À la mémoire des hommes

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J'ai observé une dernière fois mon haut-de-forme impeccable et mes cheveux bruns disciplinés. Oui, je suis prêt, ai-je pensé. Je vais devoir faire bonne figure devant l'inférieur, enfin, le fonctionnaire du gouvernement communiste. Mes parents ont imposé la responsabilité d'être un bon héritier d'entreprise à mes épaules volages. Fin prêt, je suis rapidement sorti et ai pris ma voiture. Ah... Le trajet a été interminable et pour cause, il y a eu un grand embouteillage de machinerie, va savoir pourquoi. Après avoir sacrifié ma soirée, je suis finalement arrivé à destination. Pendant plusieurs heures, la moitié de ma nuit, j'ai dû user de créativité pour le convaincre de mettre nos produits sur ses étagères. Alors que j'étais tout près du but, nous nous sommes disputés. Notre mésentente peut se résumer en une phrase : il est un communiste, un inférieur, je suis capitaliste, quelqu'un de supérieur. Les communistes vivent dans une monotonie quotidienne, tous leurs biens sont fournis par l'État. À cause d'eux, Berlin a bien des problèmes politiques. Notre système à nous, les capitalistes, repose sur nos incroyables profits. Les riches sont tout simplement supérieurs. Revenons à notre querelle, eh bien, il faut noter qu'elle est à mettre sur son compte. Il a osé cracher sur ma dignité. Enfin, je suis sorti de son manoir et ai entrepris de partir, ce que j'aurais fait si j'avais trouvé ma voiture. Disparu, comme ça ! Maintenant, je vais devoir marcher à pied jusqu'à chez moi et comble de la malchance, il sera l'aube dans quelques heures.

Arriva alors quelque chose qui n'aurait jamais dû m'arriver, à moi, Erwin Altenbürg, quelque chose qui n'aurait pas dû être là. Devant moi s'est dressé une vaste barrière, devant se sont dressés les barreaux d'une prison, devant moi s'est dressé : le mur de Berlin. En une nuit, j'ai tout perdu, en une nuit, je me suis retrouvé coincé de l'autre côté.

Cela a été l'appui qui a fait exploser le champ de mines qu'était ma colère. Je me suis approché du mur et j'ai crié, crié aux soldats de me laisser passer, crié à mes geôliers de me relâcher. Mes paroles n'étaient qu'une brise passagère, aspiré par les grands vents. Ma voix était aussi étouffée que l'a été celle des habitants de Pompéi sous les cendres. Les gardiens de la muraille étaient en haut et moi, j'étais en bas. J'étais impuissant.

Je suis passé de riche à pauvre, de quelqu'un, à personne. La seule chose que je pouvais maintenant faire était de regarder les gens protester, puis se faire réprimés. Cet endroit était un cimetière de voix où certains exprimaient leurs dernières volontés. Protester ou traverser le mur équivalait à se lover dans les bras de la mort. Mon observation s'est interrompue lorsqu'une soudaine douleur a envahi l'arrière de ma tête. Quelqu'un m'avait lancé une pierre. Jamais on n'avait osé auparavant ! En regardant autour de moi, j'ai vu deux jeunes hilares, les coupables évidemment. Du tac-au-tac, je les ai insultés. Grave erreur. Les spectateurs de ma prestation se sont retournés pour me fixer à la manière dont des renards fixeraient un lièvre. En tant que lièvre, mieux aurait-il fallu fuir. Mais non, je suis resté là. Tels des vautours, ils m'ont dépouillé, en commençant par mes possessions de valeur et en finissant par ma dignité.

Je ne pouvais pas laisser les jours couler comme ça alors que j'étais traité comme un misérable. Alors, j'ai déambulé le long du mur à la recherche d'une sortie. En vain. À chaque mètre, à chaque pas, j'avais l'impression de m'effacer. Je ne faisais qu'errer comme un fantôme. Seuls mes songes et ma douleur me rappelaient que j'étais en vie.

Mes yeux étaient vides de toute expression. Mon visage aurait dû se noyer de larmes, mais il n'en était rien. Peut-être que je devrais écrire mes lamentations et les glisser dans le mur, me dis-je avant d'abandonner l'idée. Une seule pensée me hantait : celle d'être devenu un homme sans visage, enterré par la poussière. Cette injustice provoqua en moi un élan de colère et je me suis mis à frapper les pierres. Je ne me suis arrêté que lorsque mes mains devinrent trop douloureuses. Alors, je me suis remis à marcher, marcher, marcher et je suis tombé. Je me suis cogné à quelqu'un, un vieil homme pour être précis. Il avait une taille colossale et il trimballait un sac. Il était ridé, mais j'avais l'impression que ce n'était qu'un masque à sa personnalité. Même si sa stature risquait de m'écraser, je me suis relevé dans toute ma hauteur.

-Tu dois en avoir plus besoin que moi, me dit-il soudainement en me tendant son sac.

Il y avait de la nourriture dedans. Je l'ai mangé goulûment, puis me suis dit que cet homme avait pris des risques en me donnant ce cadeau. Il est reparti peu après. Depuis lors, cet inconnu est régulièrement venu m'apporter des provisions. À chaque fois, j'espérais sa venue comme on espère voir le soleil pendant la nuit. Lorsque je voyais le soleil, j'avais l'impression de ne plus être fait de ténèbres. Un jour cependant, il m'a offert autre chose que de la nourriture.

-Homme, me dit-il, j'ai un abri pour toi, saisi cette occasion ou refuse-la. Tu as le choix, confiance ou prudence.

Puis, nous sommes partis. Nous avons marché une bonne demi-heure, aussi silencieusement que nous le permettaient les semelles de nos bottes. Il m'a ensuite fait entrer dans une modeste maison et m'a laissé pour la nuit. J'ai découvert qu'il hébergeait d'autres capitalistes comme moi dans son sous-sol. Le lendemain, à mon réveil, mon hôte était assis sur l'escalier et avait le regard perdu dans le vide. Je me suis dirigé vers lui pour engager une conversation.

-Bonjour, lui ai-je dit.

-Bonjour, me dit-il en me remarquant.

-J'ai oublié de me présenter, je m'appelle Erwin. Erwin Altenbürg.

-Eh bien, bienvenue chez moi, Erwin. Moi, c'est Benedikt Hoffman.

-Je vous remercie. Pour tout. Humm, je me demandais, pourquoi m'avez-vous aidé ?

-Pour l'humanité, m'a-t-il répondu.

J'ai contemplé ce vieillard en comprenant que par ces actions si humaines, il avait réussi à ouvrir les serrures de mon âme. Nous nous sommes tus pendant un moment, ne sachant quoi nous dire.

-J'ai toujours rêvé d'aller de l'autre côté, m'a-t-il lâché au bout d'un moment.

Cette affirmation m'a étonné. J'étais sûr que les communistes n'aimaient pas les capitalistes et vice-versa.

-Pourquoi voudriez-vous y aller ?

-Eh bien, parce qu'il n'y a pas que nous dans ce monde.

Ma première journée a débuté comme cela. Durant mon séjour chez Hoffman, je me suis rapidement lié d'amitié avec mes colocataires. J'ai appris à ouvrir le rideau qui nous séparait. On me rappelait souvent que je n'étais pas supérieur aux communistes.

Et à chaque fois, j'avais un peu plus honte. J'ai dû revoir ma perception fermée de Berlin dans laquelle les capitalistes étaient au sommet du podium. Savez-vous ce que j'ai appris en levant ce voile de la vérité ? J'ai appris que tous les êtres humains sont sur un même pied d'égalité. C'est ainsi que j'ai passé de longues années de ma vie, d'abord dans une cave, puis en tant que citoyen, bien que mes papiers étaient faux. J'ai passé des après-midi à rire, à festoyer, à travailler aussi. Au milieu de cette communauté, j'ai appris à m'ouvrir. Plus important encore, j'ai appris qu'une moitié ne peut exister sans une autre. La ville de Berlin ne peut survivre en étant séparée.

Après ces longues années, je suis finalement retourné près du mur. Et j'ai fait ce que j'aurais dû faire depuis longtemps : j'ai marqué. Avec la poussière, avec le sang, avec la glaise, avec l'encens. J'ai fait une marque à m'en briser les doigts, une trace pour que l'on voit les morts oubliés, les cris silencieux et les vies éphémères. De ma main, j'ai marqué une parole, de ma main, j'ai voulu mettre fin au silence, de ma main, j'ai écrit : ...

À la mémoire des hommesHistorias para obsesionarse. Descúbrelo ahora