Elle hésita à toucher le livre. Sa main moite le frôla et une légère poussière tourbillonna dans le vide. Elle n'entendait que sa respiration saccadée et irrégulière, qui faisait secouer ses tympans. Elle voyait de plus en plus flou autour d'elle, focalisée sur le vieux livre... il lui semblait si familier qu'elle avait la forte impression de toujours l'avoir avec elle. C'était une obsession, elle le voulait. Elle voulait l'examiner des moindres détails, le lire jusqu'à l'ISBN ou le simple mot d'une langue inconnue, voire le dévorer. Sa température corporelle augmenta de seconde en seconde...
Sa main trembla fébrilement et, d'un geste brusque, elle toucha l'arête couleur or viré à l'ocre de l'ouvrage, lâché d'un hoquet soudain. Sa main moite devint incontrôlable. Elle la voyait se recouvrir d'une couleur noire, un noir tellement profond qu' elle vit à peine ses longs doigts... elle gémissait, pleurait, hurlait. Un trop plein d'émotions la surmonta aussitôt.
Elle se réveilla avec son cri sourd habituel.
Elle habitait dans un endroit assez lumineux. Se trouvant dans une chambre, son lit orné de feuilles d'or recouvertes par une fine poussière sableuse et de draps turquoises plutôt ordinaires, était côte à côte d'autres lits. Ses camarades s'étaient déjà levées. Il était tard.
- Quel beau rêve, encore... lâcha t'elle dans un profond soupir.
Tap tap ! Quelqu'un se dirigeait vers la pièce remplie de tapisserie à motif de feuilles d'or. D'après le son de ses pas, il s'agissait bien d'une de ces amies.
- Lili ! lança-t-elle dans un cri aigu, que fais-tu !? Il y a le cours de danse ce matin ! Prépare-toi vite !
- O-oui, désolée Nefer... balbutia-t-elle, j'arrive.
Elle s'approcha de son lit. Nefer possédait de longs cheveux noirs et la peau très pâle, trop pâle, dont sa tête était entourée d'une fine mousseline traditionnelle, ses boucles d'oreilles plates avec un symbole gravé ressemblant à un Némès étaient de la taille d'une pièce de monnaie, et ses habits étaient d'un orange éclatant, séparés d'un haut court jusqu'au nombril et d'un large pantalon semblable à un paréo dont ses médaillons accrochés brillaient à la lueur du Soleil levant. Nefer la regarda avec ses yeux entourés de maquillage noir et de paillettes qui ne faisaient guère ressortir sa couleur marron.
Elle s'assit sur son lit dans un craquement, avec un visage grave, et lui chuchota près de son oreille droite :
- Toujours pareil ..?
- Toujours, murmura-t-elle. Toujours pareil, toujours ce livre, toujours cette main.
Lili se leva d'un geste brusque, heurta l'épaule de Nefer, qui émit un gémissement puis se dépêcha de s'habiller avec les foulards turquoises et or comme ses draps, ornés de breloques dorés émettant de faibles cliquetis, avec une mousseline blanche écrue autour de son cou.
La première cloche sonna, ce qui voulait dire qu' il fallait descendre au rez-de-chaussée du... château. Les chambres des filles étaient au troisième étage ! Et le seul moyen de descendre, c'était les escaliers...
- Dépêche-toi ! dit Nefer à son amie, le cours va commencer dans quatre minutes !
Lili se maquillait d'un fusain noir très fin autour de ses yeux verts émeraudes. Rallongeant son trait noir jusqu'à ses tempes encore battantes d'affolement, elle se regarda ensuite dans le petit bout de miroir décoré de pierres de roches et d'ambre brut. Elle se trouvait plutôt belle pour une jeune fille de quatorze ans, mais son maquillage n'était pas complet selon elle. Nefer l'attendait, son dos collé sur le mur tiède du matin, à l'entrée de la chambre, le regard vide. Lili voulait continuer le trait noir sur la raie de son nez. « C'était plutôt joli, pensa-t-elle, comme ça je serai différente des autres ».
Elle n'avait pas encore levé son doigt de son visage que :
- LILI ! hurla Nefer dans un sifflement, MAIS QU'EST-CE QUE TU AS FAIT !
Nefer sembla très furieuse, au bord de la crise de nerf. Son hurlement avait fait frémir de faibles lumières bleutés, venant de petits Saphir suspendus au haut plafond, sans fil, qui touchèrent de temps en temps le mur encore tiède où Nefer s'y été posé. S'approchant de Lili d'un pas résonnant, Nefer prit une serviette dans ses mains, prit une soucoupe en terre sculptée remplie d'eau posé sur une petite étagère, la trempa à la va-vite et tendit le morceau de tissus, dégoulinant d'eau.
- Lili, ON-A-PAS-LE-DROIT-DE-SE-MAQUILLER-DE-CETTE-FAÇON !
- Je n'ai p...
- Tu le sais très bien ! C'est destiné aux Supérieurs ! dit-elle en lui coupant la parole, c'est très sérieux ! Maintenant, descendons avant la prochaine sonnerie.
Nefer prit le bras de Lili puis elles descendirent à la volée, sans croiser une personne, ni un siamois. Leurs soufflements résonnaient dans l'étroit escalier en pierre jaune en colimaçon. Après deux minutes de descente sans arrêts, Nefer entendit des éclats de voix, provenant probablement du rez-de-chaussée. Elle ne prit pas la peine de regarder sa pauvre amie désemparée.
- Lili, dit-elle d'une voix sèche, c'est un crime.
Quand à Lili, elle lui lâcha un regard méfiant.
- Nefer, et de prendre le livre, c'est un crime, aussi ? répondit-elle un instant plus tard, en insistant sur les mots crime et aussi.
Il y eut un long silence entre les deux amies.
Elles marchèrent vers la grande pièce mouvementée. Plusieurs camarades de tout âges s'étaient réunis ce matin-là, à dix Lunes (C'est-à-dire dix heures un peu passé). Les filles treize-quatorze ans, étaient surnommées les Osiris.
- Les filles onze-douze ans, les Iris.
- Les filles de dix ans et moins, les Anubis.
- Les garçons treize-quatorze ans, les Seth.
- Les garçons onze-douze ans, les Toth.
- Les garçons de dix ans et moins, les Apopis.
Ces drôles de noms proviennent des Dieux vénérés chez les Pharaons. Ils sont polythéistes. Ils sont nombreux, il y a aussi Rê et Amon-Rê.
Il y avait des filles plus âgées qui jouaient de la harpe et chantaient gaiement. L'ambiance de la salle était douce et envoûtante. Un doux parfum se promenait parmi les narines des invités, des danseuses et même des chats présents. La salle fut grande et pouvait accueillir un grand nombre de personnes. Les Saphirs suspendues dans le vide se balançaient de droite à gauche et de petites lumières touchèrent les visages de certains impressionnés. Les invités étaient principalement des garçons, qui étaient de simples amis ou de la famille. Quand Nefer et Lili arrivèrent sur la piste pour s'entraîner pour le bal du douze Lunes, Nefer murmura à Lili, sans la regarder encore :
- Je suis désolée, je dois te laisser un instant, dit-elle le plus bas possible, il y a mes amies qui m'attendent pour parler d'un sujet important.
Lili l'observa, avec ses yeux vert d'eau écarquillés :
- Important ? répondit-elle.
Nefer fit volte-face. Elle se trémoussa, d'un air pressé, puis elle lui lâcha :
- Aucune importance. Ça ne... euh... balbutia Nefer, j' -euh...
- Nefeeerrr ! cria le groupe de fille en chœur un peu plus loin, ça va bientôt sonner, viens !
Nefer quitta Lili sans lui adresser un moindre geste.
De toute façon, elle n'est pas attiré par ce groupe de filles chahutant de droite à gauche.
Toutes les filles s'étaient rejointes sur la piste de sable. Elles étaient à peu près une quarantaine. Lili se sentit alors obligé de s'en approcher.
La cloche sonna pour la seconde fois, et les chants des jeunes femmes s'interrompirent net. Les Saphirs suspendus perdirent de leur éclats ; seule la piste était illuminée d'un grand lustre qui se trouvait au centre de celle-ci. Personne ne l'avait remarqué...
On entendit des éclats de voix venant d'une pièce voisine, probablement d'une professeure, à cette heure-ci.
- Oui ! Mais bien-sûr, dit une voix mal assurée un peu chevrotante , oui... je le sais bien... je vous en prie... nous verrons plus tard !
Bom ! La porte en bois s'éclata contre le mur avec une telle violence que le mur de pierre jaune en eut les marques.
La professeure de danse marcha devant le groupe de filles en tenue, dont on pouvait distinguer son bandeau coloré et sa chevelure noire plaquée sur son crâne qui brillait. Ses yeux en amande verts kaki balayaient la pièce d'un air hautain avec bienveillance. À chaque fois qu' elle marchait, un petit grincement des petits grains de sables faisait grésiller les oreilles des siamois, allongés plus loin sur un gros pouf parfumé d'encens. Ils miaulèrent doucement, se dandinant légèrement vers la professeure.
- Bonjour mes enfants, chers invités, lança-t-elle maladroitement devant la petite foule, je m'appelle Animie Rem, nommez-moi Dame Anémone. Je suis votre professeure de danse pour votre premier bal de ce soir.
Quelques camarades bougèrent.
- Donc, il faut que, pour le début de cette nouvelle année, être toujours présentes à mes cours à douze Lunes jusqu'à treize. Ce bal vous permettra de vous libérer, vous déstresser de vos cours sur l'Egypte ancienne ainsi que les pratique de la magie traditionnelle égyptienne et, bien-sûr, dit-elle avec douceur, de trouver votre âme sœur... pour maintenir l'existence de notre château...
Tout le monde applaudirent. Les claquements résonnèrent dans la salle poussiéreuse et floue, le grand lustre tremblait dès que les filles et Lili se mettaient en place.
- Bien ! Maintenant, commençons !
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La Pyramide renversée : I. LES CONTES IMAGINAIRES
Misterio / SuspensoEn 2034, les archéologues ont entièrement fouillé les vestiges pharaoniques de l'Égypte. Mais d'après le testament d' Impus, le Roi le plus apprécié et vénéré des civilisations du Nil, qu' il protégera sa dernière destinée dans une pyramide sous-te...
