Romy - Jour de survie n.1

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Le flou. La sensation de vertige. Le poids écrasant qui pèse sur ma poitrine.

C'est tout ce dont je suis capable de ressentir en cette première journée au collège. Je me suis inévitablement retrouvée adossée contre la porte d'une des cabines des toilettes, cherchant désespérément l'air que mes poumons refusent d'inhaler. Ce n'est pas la première fois que ça m'arrive, et pourtant chaque crise est plus effrayante que la dernière, comme si c'était la première.

5 couleurs que je peux voir.
5 choses que je peux toucher.

Je tente de me distraire au travers de mes sanglots en énumérant mentalement les couleurs du carelage, du mur, de mon haut..
Mon dos glisse le long de la porte, et je me pose par terre assise en tenant mes genoux contre ma poitrine. Mes doigts, tremblant, frôlent le sol froid et poussiérieux, et remontent le long de mes chaussures, mon jean, ma chemise, jusqu'à mon collier.

Ce collier que m'a donné ma grand-mère avant qu'elle ne décède.
Elle est décédée d'un grave cancer du sein. J'ai passé tant de temps à son chevet, à lui lire mes écrits, lui parler de mes états d'âme, à lui rappeler de bons moments vécus avec elle...
Depuis son décès, je suis terrifiée par la mort et par les maladies. La mort et les maladies sont sans pitié : la première t'arrache ta vie et ceux que tu aimes, et les saletés de maladies te font vivre l'enfer sur terre en te faisant souffrir. Les pires d'entre elles t'enlève toute qualité de vie, te font subir les pires douleurs pour finalement te prendre la chance d'être en vie.

Et ça me pétrifie. Depuis qu'elle n'est plus là, je ne suis définitivement plus la même. Mon trouble anxieux était là avant sa mort, bien sûr, mais grand-maman était là pour me soutenir. Car mes parents ne le font pas, et croient encore moins au fait que je puisse avoir un quelconque trouble mental. Tout ce qui compte pour eux, c'est que je devienne une médecin renommée, un jour.
Comment est-ce que moi, Romy Sallinger, 20 ans, apeurée par les hôpitaux, par les prises de sang, par les maladies et par la mort, pourrais-je être tenue de soigner les gens et avoir leurs vies entre les mains?
C'est impossible.

Je pense très très fort à grand-maman en me forçant à respirer lentement et je sens le poids sur ma poitrine s'alléger, et mon rythme cardiaque se calmer. Elle m'a montré quelques trucs pour m'aider à mieux vivre avec l'anxiété, dont celui des 5 couleurs et 5 touchés. Elle m'a aussi apprise la cohérence cardiaque, qui fonctionne très bien quand je sens qu'une crise de panique monte en moi. Il s'agit de respirer de façon régulière, contrôler sa respiration et ainsi ralentir son rythme cardiaque pour retrouver son calme.

Il n'est que 7h15. Les cours commencent à 7h45. Et oui, les cours ne sont même pas commencés et déjà je craque. J'appréhende beaucoup trop ma journée, je veux être en contrôle de tout, en sachant très bien que c'est impossible de l'être.

Je sors de la cabine et aperçoit mon reflet dans le miroir au dessus du lavabo. Je n'ai pas très bonne mine: j'ai du mascara qui a coulé et qui accentue mes cernes prononcés, mes yeux bouffis et un teint pâle.
Quoi de mieux pour faire bonne impression lors de sa première journée dans un nouveau collège!

Au fond de mon sac se trouve un mouchoir que j'utilise pour éponger du mieux que je peux les jolies traces de mascara qui ont fonci le bas de mes paupières, et tente d'apaiser mes yeux avec un peu d'eau froide. J'applique à nouveau un peu de cache cerne et de mascara, puis une touche de fard à joue pour essayer de camoufler ce teint de zombie, et voilà!
Je suis prête à faire semblant.
Semblant que je vais bien et que je suis en confiance, en contrôle.
Mes lèvres s'étirent faiblement en un sourire forcé, tentant d'avoir l'air convainquante. Aussi convainquant que mon visage séché de larmes et camouflé des ravages de ma crise.

7h30. Je dois sortir et faire face à la réalité. Je serre fort le pendentif en forme de rose au bout de mon collier, prend une respiration profonde, et me dirige vers la porte de sortie. C'est parti.

La porte de la salle de bain s'ouvre et avec elle survient le vacarme du bavardage des élèves, qui m'agresse aussitôt. Mes écouteurs sur les oreilles, je mets un podcast que j'aime bien. Je retrouve un peu la paix intérieure, pendant que j'essaie de me frayer un chemin au travers de tous ces gens qui discutent entre eux.
Arrivant finalement à mon casier, j'observe mon horaire. Mon cours du matin est mathématique. Super. Ce n'est surtout pas la matière que j'apprécie le moins.
J'ouvre mon sac et range mes affaires dans mon casier, tout en prenant soin de garder celles dont j'ai besoin pour mon premier cours de la journée, et finalement me mettre en route vers le local où se donne mon cours.
J'arpente les couloirs, en évitant autant les gens que possible. Je n'ai rien contre les gens, mais on ne parle  pas de la personne la plus sociable qui existe non plus quand on parle de moi.
Surtout quand on est nouvelle dans un établissement scolaire.
Ma journée se déroule normalement (heureusement). J'ai réussi à ne pas faire de seconde, troisième, quatrième crise.
Et je ne me suis pas attirée d'ennuis avec qui que ce soit (en fait, personne ne m'a assez remarquée pour que je me fasse embêter, ça viendra).
À l'heure du dîner, je pars manger seule dans un coin éloigné de l'école. À l'abri des regards, des rencontres.

Je n'ai pas très faim. J'ai en permanence cette sorte de boule à l'estomac, qui me coupe l'appétit. Malgré tout, j'essaie de me forcer à me nourrir.
Je suis soudain sortie de mes pensées par la sonnerie de mon téléphone. C'est mon petit copain, Ethan.
- Hey bébé, ça va ?
- Ça va. Et toi? Comment se passe ta première journée scolaire sans ta merveilleuse petite amie?
- Je m'ennuie à mourir! Mais tu ne manques rien, à part le discours annuel de Mr. Blackwood.
- Rien qui susciter mon intérêt alors.
- Voilà. Et toi? Comment se déroule ta journée, Docteur Salinger?
- Je t'ai dis de ne plus m'appeler comme ça! Et pour ton information, ma journée se passe plutôt pas mal. Une seule crise au compteur.
- Je te félicite, c'est remarquable pour une première journée en tant que nouvelle étudiante! Je suis fière de toi.
- Merci. C'est difficile quand même d'être ici sans toi..
- Je sais mon amour. Je suis avec toi quand même, à un coup de fil. Ne l'oublie pas.
- Oui, je t'aime.
- Je t'aime aussi. Je dois te laisser, on se fait un appel vidéo ce soir!
- À ce soir alors!
- À plus.
En raccrochant, je me demande s'il se demandait comme moi si j'allais survivre à ce soir.

Demain n'existe pasWhere stories live. Discover now