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La conquête de Tambacounda par El haj Sekou Tall

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El Haj Sekou Oumar Tall, fils prodige du Fouta, faisait le tour du continent afin de propager l'islam, de le faire connaître par ceux qui lui étaient étrangers, et de le faire appliquer par ceux qui connaissaient l'islam mais ne le pratiquaient pas. El Haj Sekou Oumar faisait appliquer la religion à tous : ceux qui ne s'y opposaient pas n'étaient point châtiés, par contre ceux qui préféraient leurs coutumes léguées par leurs ancêtres étaient châtiés et se voyaient appliquer l'islam par la force. C'était un marabout qui avait plusieurs disciples au sein de son rang, qui préféraient mourir pour l'islam que de voir des peuples adorateurs d'autres qu'Allah.
Tamba Boukari était le chef souverain de Tambacounda quand Sekou Oumar arriva dans le royaume. Un jour, sa grande sœur vint le voir et lui demanda :
— J'ai entendu dire que tu avais accueilli un étranger chez toi, j'aimerais le voir.
— Oui, en effet, grande sœur.
— C'est un griot ?
— Non.
— Un messager d'un autre roi ?
— Non, rien de tout cela, c'est un marabout.
— Oui, je le savais, j'aimerais le voir à présent.
Il montra sa concession à sa sœur. Étonnée, la grande sœur le regarda d'un regard noir, avança jusqu'à la chambre et s'arrêta en le voyant. Sekou Oumar sortit à sa rencontre.
Après s'être entretenue un moment avec Oumar, elle retourna voir son frère et lui dit :
— Ta royauté et ta position de chef ne t'ont rien servi, car tu ne connais rien. Quand on devient chef, on devrait être doté de certaines connaissances, mais hélas, que tu es naïf !
— Grande sœur, que signifie tout cela ? Qu'est-ce que tu essaies de me dire ?
— Le marabout que tu viens de recevoir dans ta concession... les signes que j'ai vus chez lui ne sont pas des signes d'une personne qu'on reçoit dans sa concession. Fais-le sortir de ta cour, et même du village ; cherche-lui, avec ses disciples, une place hors du village.
Tamba Boukari fit comme le lui avait conseillé sa sœur : il fit sortir le marabout du village et lui chercha, avec ses trente-trois disciples, un endroit très éloigné de celui-ci. Ils s'installèrent donc hors du village.
À l'époque, chaque roi avait son griot ; celui de Tamba Boukari se nommait Moussa, communément appelé le griot Balla. Il passait la journée aux côtés du roi et faisait son éloge ; certains de ses messages étaient transmis par lui, et Boukari le consultait avant de prendre certaines décisions. Balla n'avait qu'une seule femme, qui était très belle, tandis que son maître Boukari en avait neuf. Un jour, vers seize heures environ, Boukari vit la femme de son griot, ce qui ne le laissa pas indifférent.
Le soir, quand le mari de la griotte décida de prendre sa kora afin de relater l'histoire des grands hommes qui avaient précédé son maître, ce dernier l'arrêta en lui disant :
— Il faut que tu regardes bien, hein. Oui, va voir les femmes des autres griots ; celui dont la femme te plaira le plus, je te la donnerai. En effet, tu sais bien que j'ai neuf femmes et j'aimerais prendre ta femme afin de compléter les miennes à dix.
Déboussolé, Balla était anéanti par cette nouvelle ; il cessa de jouer de la kora, car il ne pouvait plus s'empêcher de penser à ce qu'il venait d'entendre. Deux jours plus tard environ, un vendredi soir, assis avec sa kora entre les mains parmi le roi et ses conseillers dans la cour royale, Balla ne savait s'il devait commencer à jouer ou non. Ce jour-là, la pluie était tombée toute la journée ; tout était humide et calme le soir.
De son côté, hors du village, El Haj Sekou Oumar était avec ses trente-trois disciples, en train de lire le Coran. Leurs voix s'élevaient peu à peu, jusqu'à ce que Balla les entende ; il laissa alors sa kora. Surpris de sa réaction, Boukari lui demanda :
— Mon griot, pourquoi as-tu laissé ta kora ?
— Je dois la déposer. Tu dois savoir que ce que j'entends, c'est cela la vérité. N'entends-tu pas le marabout et ses disciples lire le Coran ? Même écouter ce Coran est bien plus important que de s'asseoir dans cette sale assemblée.
— On en est arrivé là ?
— Oui.
— Cela suffit. Toi-même qui es tombé amoureux d'un simple mendiant, je vais t'envoyer le voir. Va lui dire que j'ai chaud, dis-lui de libérer ma terre : je veux qu'il parte avec ses disciples.
— Cela, c'est facile, je le ferai aussitôt.
Balla prit son cheval et se dirigea à toute allure vers le campement de El Haj Oumar. Il vint s'arrêter devant le marabout et ses disciples, toujours en train de lire le Coran. Il leur adressa le salam, et Sekou Oumar répondit à sa salutation.
— Le message qui presse tes pas doit aussi presser ta bouche : mon maître m'a envoyé. Oui, mon mécréant de maître m'a envoyé, car c'est toi le musulman et lui le mécréant : il ne prie pas, il n'a pas pitié et ne connaît pas Allah. En effet, il m'a envoyé, et c'est une obligation pour moi de te l'annoncer ; mais ce qu'il m'a dit et ce que je ressens sont deux choses bien distinctes. Le message est cependant une dette envers celui qui l'a envoyé, et je suis obligé de m'exécuter. Mais je vais te dire mon intention avant de t'annoncer ce qu'il m'a chargé de te dire. Tu sais, Sekou Oumar, Allah t'a fait une place dans mon cœur ; je t'apprécie beaucoup, et le Coran que tu lis, je l'aime, car c'est la vérité, c'est la parole d'Allah, et j'aime la vérité. En vous entendant lire le Coran en cette nuit bénie de vendredi, alors que j'avais la kora en main, sur le point de faire l'éloge du mécréant, quand vos voix m'ont atteint, mon cœur n'a pas pu y résister : j'en suis tombé amoureux, et je n'ai plus joué. Cela l'a dérangé ; il m'a demandé pourquoi j'avais laissé la kora. Je lui ai dit que, tant que j'entendrai ces voix, je ne pourrai pas jouer, car la parole qu'ils récitent est la vérité, et l'écouter est bien meilleur que sa sale assemblée. Cette parole l'a blessé, et il m'a chargé de te dire de quitter son royaume. Voilà ce qu'il m'a envoyé te dire.
— Va lui dire que les cieux et la terre n'appartiennent qu'à Allah, et que ce qui se trouve entre les deux lui appartient également. Dis-lui aussi qu'avant de venir, je ne lui ai pas demandé la permission, et qu'en partant, je ne le ferai pas non plus. Quand l'heure viendra pour moi de partir, je partirai sans avoir à lui demander la permission. Va lui dire cela.
Sur le chemin du retour, il était surpris de la réaction de Sekou Oumar, se disant que ce marabout était un homme digne, qu'il méritait d'être le maître de quelqu'un, car ce n'était pas un simple marabout : il savait ce qu'il faisait et n'avait pas froid aux yeux. Quand il arriva auprès de son maître, il s'adressa à lui :
— Toi, le mécréant, tu m'as envoyé voir le serviteur d'Allah, et j'ai transmis ton message ; mais il m'a également chargé de te dire quelque chose. Il m'a chargé de te dire que tu n'es qu'un simple plaisantin, car les cieux et la terre n'appartiennent qu'à Allah, et le vent qui souffle entre les deux également. Quand il est venu ici, il ne t'a pas demandé la permission, et quand il s'en ira, ce sera pareil : tu n'es qu'un plaisantin, et si tu es fier de tes vieilles maisons, tu peux les détruire, il s'en fiche. Mais la terre sur laquelle tu les as construites n'appartient qu'à Allah. Voilà ce qu'il m'a dit de te dire. Et maintenant, moi aussi, j'ai quelque chose à te faire savoir : j'ai un nouveau maître, un vrai serviteur d'Allah. Je te renie aujourd'hui, je te renierai demain, car tu n'es qu'un mécréant, Boukari.
— Que douze de mes hommes se lèvent, attrapez-moi Balla sur-le-champ, car j'ai besoin de sa tête ! s'exclama Boukari.
Balla prit la fuite en se dirigeant vers le campement de El Haj Sekou Oumar, poursuivi par les douze hommes de Boukari. Avant qu'ils ne l'attrapent, il arriva chez le marabout. Ses poursuivants arrivèrent à leur tour chez Oumar et le saluèrent.
— Notre maître nous a envoyés chercher son griot, car il a besoin de sa tête sur-le-champ.
— Allez dire à votre maître de me laisser le griot, d'épargner sa vie, et de le faire pour l'amour d'Allah. Dites-lui que je le paierai pour la tête du griot ; s'il refuse, dites-lui que je l'implore de le faire pour l'amour d'Allah.
Ils rapportèrent la nouvelle à leur maître, qui, courroucé, répondit :
— Allez lui dire que moi, je suis un roi, j'ai toute une fortune ; je n'ai que faire de la fortune d'un mendiant, je veux mon griot tout de suite.
— Il nous a aussi dit de te supplier, pour l'amour d'Allah, d'épargner le griot.
— Allez lui dire que ce qui est d'Allah, c'est lui qui le connaît ; je n'ai que faire de cela, moi, j'ai d'autres choses importantes, et s'il ne me donne pas mon griot, je lui mettrai le doigt dans l'œil.
Ils retournèrent voir le marabout pour lui annoncer les réponses de leur maître.
— Dites à votre maître que mon œil est comme celui d'un serpent aveugle, et que s'il essaie de lui mettre le doigt dans l'œil, il risque de le mettre dans sa gueule ; et s'il le mord, ce ne sera que l'agonie pour lui, répondit Sekou Oumar.
Quand ils l'informèrent de ces propos, il envoya trois mille hommes au marabout :
— Allez le brûler avec ses disciples, comme on brûle le bois, mais ne touchez surtout pas à mon griot : je vais couper sa tête de mes propres mains. J'aimerais lui dire tout ce que j'ai à lui dire avant de couper sa tête ; ramenez-le-moi vivant.
Les trois mille hommes se mirent en route pour aller détruire le campement du marabout et de ses trente-trois disciples seulement. La poussière s'éleva jusqu'au ciel ; on pouvait l'apercevoir partout, même hors du royaume.
— Sekou Oumar, qu'est-ce que c'est que cette poussière ? demanda l'aîné de ses disciples.
— Ce n'est d'autre que la poussière des mécréants. N'ayez pas peur des mécréants, car Allah les a maudits ; prenez vos bâtons.
Ce jour-là, les trente-trois mendiants n'avaient ni fusils ni lances, seulement des bâtons.
— Allez à leur rencontre, ordonna Oumar.
Le plus ancien de ses disciples cria en lançant son bâton vers le ciel, et les autres firent de même. Lancés dans la bataille, les hommes de Boukari tombaient les uns après les autres : certains avec la tête fracassée, d'autres blessés à d'autres parties du corps sans même avoir été touchés ; certains perdaient la vue, le reste s'enfuit vers le village.
— Qu'est-ce qui vous arrive ? demanda Boukari.
— Nos hommes sont tombés un à un avec des blessures atroces, un vrai carnage. Nous sommes tombés dans une embuscade où l'on ne voyait personne ; de même, nous n'étions pas capables de nous voir les uns les autres.
— C'est normal : quand la peur gagne le cœur d'un homme, on perd la vue. Sinon, vos adversaires ne sont que des gamins, seulement trente-trois gamins. Prenez-en six mille.
Ils firent ainsi ; la poussière était encore plus dense que la fois précédente. Pris d'effroi, l'aîné des disciples de Sekou s'empressa vers son maître.
— Maître, cette poussière est beaucoup plus grande que la fois passée, dit le plus ancien des mendiants.
— N'aie pas peur, ce sont les mêmes mécréants, Allah est de votre côté.
— Maître, si tu ne te lèves pas, la poussière de cette fois est différente de l'autre.
— As-tu peur ?
— Oui, j'ai peur.
— Lève-toi ; tu es l'aîné de mes disciples, si tu prends peur, ils perdront la foi. Lève-toi donc.
Il s'exécuta.
— Tourne-toi.
Il le fit.
— Ferme les yeux, ne les ouvre pas sans que je t'y autorise.
Il posa ses deux mains sur ses yeux en les serrant bien fort. Sekou Oumar passa son chapelet devant ses yeux : il voyait des troupes armées jusqu'aux dents, et cela, de chaque côté.
— à gauche, à droite, devant et derrière.
— Qu'est-ce que tu vois ?
— Quatre groupes de combattants.
— Ouvre les yeux ; et maintenant, qu'est-ce que tu vois ?
— Rien.
— Allah a des combattants qui luttent pour la religion musulmane, différents des êtres humains, mais vous ne voyez que les trente-deux autres disciples. Va combattre maintenant.
Une fois encore, ils s'enfuirent, mais cette fois-ci, Sekou Oumar les poursuivit et alla capturer Boukari, qu'il convertit de force à l'islam. Ses disciples brûlèrent tous les fétiches du village, obligeant les villageois à se conformer aux doctrines de l'islam. Ceux qui avaient plus de quatre femmes durent obligatoirement en divorcer certaines : par exemple, Boukari en avait dix, on lui en enleva six et lui en laissa quatre. Balla, quant à lui, put récupérer sa femme, et ils partirent avec Sekou Oumar.

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