Chapitre 1 - Le cuivre du Porte-guerre

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Combien ? Combien de jours se sont-ils écoulés depuis la Chute, celle qu'En Bas on nomme Apokalipsis ? Dix-huit mille, dit-on, même si les quantités de temps sont bien moins aisées à manipuler que celles des boulons. Plus, en tout cas, bien plus que ce que la plupart des demi-vies peuvent affirmer avoir vécu.

A quoi donc ressemblaient ces étendues, avant que le désert ne les dévore ? Avant que les vents électriques ne balayent ce que les Guerres du Pétrole et de l'Eau avaient épargné ? Les Wastelands en gardent des traces, comme autant de marques sur un corps mutilé. Des objets inertes que les anciens nomment Derev'ya, les arbres, dressent encore leurs branches craquelées sans ordre aucun à la merci des corbeaux. Des mots se murmurent encore comme des légendes : celles des Boeings, des géants ailés ayant un jour parcouru le ciel, celle des Highways au sol noir comme le cambouis. Des fables. Et ces symboles abscons qui jonchent toujours le sol, là où reposent les carcasses des véhicules tombés sur la Fury Road.

Une fois son moteur éteint, Volta racle le sable du bout de sa botte. Ford. Encore une insigne qu'elle possède. En double, en triple. Elle est sûre d'entrevoir un pare-choc de Chevrolet, plus loin dans ce capharnaüm de décombres. Un geste, et elle relève les épaisses lunettes cerclées de cuir jusque dans le foulard sale et informe qui recouvre sa tête. Puis elle ramasse la pièce métallique. Elle est partiellement brûlée, mais elle était en meilleur état que –

Un sifflement, et elle relève la tête. En haut des pentes du canyon, les Rockryders achèvent de quitter les lieux. Ici, c'est leur territoire, leur défilé de pierres stériles et encaissées. Leur point de Péage, également, dont ils savent tirer le meilleur profit, car aucun convoi ne peut se permettre de contourner les montagnes. Leur taxe se paye en Guzzolene, en Aquacola, en Nestlait ou en Lectricités, mais ils ne leur en demanderont pas, cette fois. Aucun d'eux ne ferra attention à elle, ni aux autres Buzzards ayant quitté les Bunkers ou la Cité de Sous les Dunes, ni à leurs derniers pillages : ce qu'il y avait d'intéressant ou de valeur à leurs yeux, ils l'ont déjà pris. A présent, ils les laissent tout simplement déblayer les derniers restes de cet incroyable amoncellement de machines fracassées, comme aucun d'entre eux n'en a jamais vu.

Davaï, Volta !, lance l'un de ses semblables d'une voix ayant déjà trop hurlé dans les moteurs, et l'adolescente lui adresse un signe de félicitations en joignant son index et son pouce dans l'épaisseur de son gant.

Novic. Qui repart en trombes de sable, une grappe de portières empilées sur l'avant de son Staryytako, là où il a redressé une perche au milieu des pointes acérées du véhicule pour y enfiler son butin. Moins d'une heure, et il l'aura fondu : Volta le sait et elle étire un sourire sous le lin rude. Les Buzzards – les Kanyuk comme ils se nomment eux-mêmes – ne sont pas de ceux qui réutilisent les pièces qu'ils récupèrent, parfois en Charronnage, parfois après des attaques délibérées lorsque des convois désespérés traversent leurs terres, au Nord. Donner une seconde vie aux restes de l'ancien monde, ils ont cessé de le faire depuis longtemps pour créer le leur de toutes pièces. Les jantes, les capots, les essieux. Tout cela – pour eux – ne porte qu'un seul nom : Metall. Une matière première comme une autre à partir de laquelle ils façonnent leur cité souterraine. Elle et toutes ses annexes.

Volta vient de la plus éloignée, et sans doute est-ce la raison pour laquelle son clan a autant de spécificités au regard du reste des Buzzards. Une enclave nichée sous terre sous le chaos dans la tempête qui balaye perpétuellement les frontières de leur territoire. Une série de bunkers enterrés au milieu des tumultes venteux, dont seuls les paratonnerres dépassent dans l'enfer de sable et d'éclairs ocres. De tous les Buzzards et de toutes les âmes qui respirent encore dans les Wastelands, les Iskra sont les seuls à savoir capter la foudre, à l'enfermer en cage, à la contraindre et la libérer de ce que certains désignent sous le nom de batteries. Les seuls à avoir aussi su tirer profit de l'infini de sable qui résume leurs existences pour souffler le Stekloglass – le verre – avec lequel ils façonnent des bulbes où ils insufflent la lumière à partir de leurs Lectricités. Tel est leur seul point de négoce avec la Citadelle, avec Pétroville, avec le Moulin. Ce qui leur a valu de baragouiner ce mélange d'anglais et de russe mieux que les autres Buzzards. Ce qui leur permet d'alimenter leurs moteurs en Guzzolene et leurs rejetons en eau.

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