J’étais ce matin aux portes d’une journée qui s’annonçait compliquée et ingrate car je devais m’acquitter de tâches particulièrement désagréables. Heureusement j’avais cette nuit dormi comme la Loire Atlantique (1) – événement suffisamment rare pour être signalé – et j’imaginais naïvement que je règlerai ainsi mes affaires plus aisément.
Afin de prolonger l’état insouciant post réveil qui nimbait mes neurones et retarder par là même une brusque immersion dans le monde réel je me plongeais dans la lecture du journal. A la Une, on pouvait lire que le procès du coupable du crime des trois rivières débutait aujourd’hui. Il s’agissait d’un fait d’hiver sordide s’étant déroulé en janvier dernier et qui avait à l’époque effrayé la chronique (2). N’étant pas un inconditionnelle de ce genre de lecture à sensation, je préférais me consacrer à un article traitant du Serment du jus de pomme (3), célèbre événement historique ayant ouvert la voie à la Révolution française. Le journaliste semblait partisan de choisir la date du 20 juin pour notre fête nationale plutôt que celle du 14 juillet, les symboliques pacifique et fédératrice en émanant lui paraissant plus intéressantes que les sentiments de colère et de violence véhiculés par le choix de la Prise de la Bastille. Il y avait un peu plus loin un entrefilet traitant de Bernadette Soubirou, mais étant en horreur de sainteté (4), je le boudais. J’étais sur le point de reposer le journal lorsque mon regard fut attiré par la petite annonce d’une femme – bien mise, bien éduquée, environ 45 ans, secrétaire de son état – souhaitant échanger son mari, un homme averti (de ses nombreuses infidélités) contre deux hommes (non avertis si possible) car elle avait lu dans un dictionnaire des expressions françaises que les valeurs de ces différents biens étaient comparables.
En voilà une bonne idée me dis-je tout en allant me préparer.
Ayant banni le chiffre 31 qui me porte malheur, je me mis sur mon 32 et partis de chez moi d’un pas alerte et décidé. Je croisais sur mon palier mon voisin, homme souffrant d’un grave déficit d’intelligence et qui errait comme un âne en peine.
La première étape de ma longue journée à venir se situait au bord de l’Orge, cadre tout à fait agréable contrastant avec le contenu de l’affaire que j’avais à régler. J’étais en effet depuis peu sous la poupe d’un matelot d’eau douce qui, ayant appris un de mes inavouables petits secrets et détenant à ce sujet des preuves matérielles infaillibles, me faisait chanter de la plus odieuse des façons. J’avais laborieusement réuni 10000 euros et devais les lui donner en main propre sur sa péniche à 10h15 en échange des pièces compromettantes. Après quoi il avait promis que je n’entendrais plus jamais parler de lui.
Mon second rendez-vous ne s’annonçait pas beaucoup plus folichon. Je devais en effet déjeuner avec une certaine Rose-Raymonde Réséda, femme au caractère bien trempé et dont les initiales ne manquaient pas d’R, contre laquelle j’avais perdu un pari. La mise était de 2000 euros, ce qui n’est pas une petite somme… Ma première idée fut de me défiler mais un pari étant toujours un pari, je me résignais finalement à m’acquitter de ma dette.
J’avais (Dieu merci !) quartier libre tout l’après-midi ce qui me permettrait de me préparer psychologiquement pour ma troisième et dernière corvée. J’avais en effet promis à mon mari de l’accompagner à ce dîner professionnel avec ses collègues matuvu (5). J’allais très certainement m’y ennuyer comme un remords, remords d’avoir accepté de venir…
Finalement je m’y suis ennuyée à sans saoûleur (6) mais pas si longtemps car j’ai ingéré quantités gastronomiques de boissons alcoolisées. Et bien sûr pour éviter d’avoir la gueule de bois le lendemain matin, j’ai bien pris soin de séparer le bon vin de l’ivresse (7).
Liste des vraies expressions :
(1) Dormir comme un loir, expression faisant allusion à l’hibernation de l’animal. J’ai détourné cette expression de la façon suivante :
Quand j’ai bien dormi, je dis que j’ai dormi comme le Loiret
Quand j’ai très bien dormi je dis que j’ai dormi comme le Loir et Cher
Quand j’ai passé une excellente nuit je dis que j’ai dormi comme la Loire Atlantique
Un fait divers
(2) Defrayer la chronique expression signifiant faire parler de soi, souvent en mal, faire grand bruit. La chronique est un ensemble de nouvelles vraies ou fausses, souvent défavorables qui circulent sous forme de potins ou de cancans. Défrayer vient quant à lui de l'ancien français frayer signifiant "faire les frais, dépenser".
(3) Le Serment du Jeu de paume a eu lieu le 20 juin 1789. Le 14 juillet quant a lui est jour de fête nationale depuis 1880 (3ème République). On commémore ce jour-là à la fois la prise de la Bastille ayant eu lieu le 14 juillet 1789 mais également la fête de la fédération ayant eu lieu le 14 juillet 1790. Notre journaliste a donc un jugement un peu erroné puisque que la fête de la fédération véhicule des valeurs de fraternité.
(4) Etre en odeur de sainteté : cette expression est apparue au XVIIème siècle. On croyait alors que les saints échappaient à la putréfaction longtemps après leur mort et dégageaient non pas une odeur putride mais suave.
Un homme averti en vaut deux.
Se mettre sur son 31.
Errer comme une âme en peine. Etre bête comme un âne.
Etre sous la coupe de quelqu’un.
Un marin d’eau douce.
Ne pas manquer d’air.
Paris sera toujours Paris.
(5) M’as-tu vu. J’ai très longtemps cru (je n’ose pas dire pendant combien de temps) que cette expression s’écrivait matuvu…
S’ennuyer comme un rat mort.
(6) S’ennuyer à cent sous de l’heure. Cette expression signifie s’ennuyer beaucoup et fait allusion à une activité monotone et peu rémunératrice (jusqu’en 1940 cent sous valait 5 anciens francs). Quand j’étais petite je ne comprenais pas du tout cette expression, surtout la partie, cent sous de l’heure alors je m’étais imaginé que cela s’écrivait « sans saoûleur ». Et je me disais que s’ennuyer à sans saoûleur c’était s’ennuyer comme quelqu’un … à jeun !
Quantités astronomiques.
(7) Séparer le bon grain de l’ivraie. Cette expression trouvant son origine dans le nouveau testament signifie séparer les bonnes choses des mauvaises.
Notre expression très farfelue « séparer le bon vin de l’ivresse » sous-entend que le bon alcool ne saoule pas contrairement au mauvais. Ce qui, croyez-en mon expérience, est (malheureusement – car pour ma part je ne bois que des bons alcools) faux… (donc on abandonne l’expression, non ?).
Petit jeu :
Retrouver dans le texte les références au rhum et à Louis Aragon.
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la minute katleen n'appelle pas un chat un chat
General Fictionpetite chronique qui détourne les expressions
