Angela jeta les clefs sur la vieille table en bois de la salle à manger lumineuse. Sacourte veste bleue, symbole de la petite entreprise de bâtiment dans laquelle elle travaillait àla comptabilité, ne tarda pas à se retrouver en boule sur l'une des chaises en bois de la maison.
— Paul, cria-t-elle depuis le salon, trouve moi la recette du poulet au curry.
— Voilà la recette du poulet au curry, lui répondit la voix mécanique, depuis la cuisine.
Une lumière éclaira la tablette posée sur le bar de la cuisine Américaine. Angela, quaranteans, divorcée de Marc et mère d'un fils unique de dix-neuf ans, passa à côté en y jetant à peineun coup d'œil pour vérifier qu'il s'agissait bien de ce qu'elle venait de demander à son cherPaul, le meilleur des bras-droits, un logiciel hors père, encore plus sophistiqué que sonprédécesseur qu'elle avait jeté depuis longtemps. A côté de celle-ci, deux baguettes de painétaient négligemment posées. Son fils avez fait ce qu'elle lui avait demandé.Elle regarderait plus en détails cette recette lorsqu'elle se serait enfin changée, et aurait troquéson inconfortable jupe droite pour un pantalon de jogging ample et un tee-shirt à l'effigied'une marque publicitaire.Sa maison était disposée de telle façon que les deux chambres se trouvaient à l'étage, et que saporte violette faisait face à la noirceur de celle de son fils. Au divorce de ses parents, et bienque ces derniers aient tout essayé pour se partager sa garde, il avait choisi de vivre à tempsplein chez sa mère. Pourtant, aujourd'hui, elle ne l'avait pas vu depuis plus de deux jours.Elle s'arrêta une seconde, et retint sa respiration. La maison était parfaitement silencieuse.Seuls de petit cliquetis lui indiquaient que son fils adoré, celui qu'elle avait porté pendant neufmois et aimé de tout son cœur, était encore bien vivant, et toujours connecté.Ce fils, elle l'avait conçu sur mesure. Depuis 2030, la médecine avait fait des progrèsconsidérables. A partir de son écran d'ordinateur, elle avait tout choisi. Elle voulait un fils,brun aux yeux verts, un mètre quatre-vingt à l'âge adulte. Angela était petite et blonde, demême que son mari. En à peine deux jours, grâce à une petite manipulation de l'ADN de riendu tout, elle s'était retrouvée avec l'embryon de ses rêves implanté en elle. La seule chosequ'elle n'avait pas pu choisir, la personnalité. Tout le monde faisait ça, désormais.
Les enfantsconçus naturellement n'avaient aucune chance de s'en sortir, dans un Monde où l'apparenceétait devenue plus importante que toute qualification. En bonne mère, Angela avait mêmeoffert à son fils une opération de chirurgie esthétique pour ses treize ans. Manu avait insistépour se faire implanter des abdos beaucoup plus tôt, mais il leur avait fallu attendre l'âge légalpour passer à l'acte. Le jour de l'anniversaire de son petit, elle avait donc pris rendez-vouspour le lendemain, et à treize ans et un jour, Manuel était un beau brun aux yeux verts, musclé 3sans jamais avoir fait de sport, contrairement à tout ce que sa génétique naturelle aurait pu luiprodiguer.
— Tu viendras me dire bonjour, mon chéri.
Grognement presque inaudible.
De l'extérieur, Angela discerna le bruit des touches, des cris qui n'avaient rien d'humains, destirs. C'était certainement du gros calibre. Il jouait dans un Monde Moyenâgeux mais tirait àl'arme à feu, un jeu tout ce qu'il y avait de plus réaliste et instructif. De temps en temps, uneinjure accompagnait les bruits de manettes. Son fils était sur la console. Manuel, Manu, ouSpectre263 pour les intimes, jeune adulte plus qu'adolescent, jouait sans s'arrêter depuis ledébut du Week-end qui avait commencé jeudi soir, pour lui. Enfin, il avait dû faire une pause,puisqu'il avait été chercher le pain.Il se battait en duel avec Epée301 et Illkillyouall19, mais en équipe avec Winner418 etTamèrelap3. Il se battait avec eux, contre eux. Il ne les connaissait pas. Il ne les avait jamaisvus. Peut-être les avait-il croisés quelque part, un jour, dans la rue, sans le savoir. C'était peuprobable. Spectre263 avait des amis, mais ne sortait pas de cette chambre. Manu n'avait pasd'ami. Pas assez de temps libre pour s'en faire ou pour entretenir des relations durables.Lorsqu'il était en cours, il programmait des jeux vidéo, et lorsqu'il rentrait chez lui,Spectre263 jouait aux jeux vidéo que d'autres avaient programmé. Manu n'était pas heureux,et Spectre263 l'était uniquement lorsqu'il tuait des gens.
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Jeu humain
Short StoryNouvelle courte portant sur l'avancée du numérique et la société de demain. Angela, mère de famille célibataire, voit avec désespoir son fils s'enfermer dans les jeu vidéos. S'enfermer ? Ne deviendrait-il pas lui même un personnage de jeu ?
