Chapitre 1

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La nuit s'étend sur la Néva, les lumières dansent mollement sur ses eaux, il fait froid ce soir et je me souviens de tout ceci comme si c'était hier, alors que c'est si loin à présent.

Pourquoi les souvenirs viennent me hanter cette nuit plutôt qu'une autre ? Peut-être parce que Noël approche et que celui-ci fut pour moi le plus étrange de tous les Noëls...


L'hiver venait juste de frapper à notre porte, et quand mère ouvrit ce maudit télégramme, il entra dans notre cœur à tous. Notre père venait de se donner la mort.Ruiné, il avait préféré l'abîme d'une fin sans gloire à notre déclin.

Il nous laissait tous trois dans une maison cossue dont la bourgeoisie bientôt nous serait un fardeau.Mère depuis lors sombrait dans une profonde tristesse,s'alanguissant d'heure en heure jusqu'à l'oubli. Oui, dans son chagrin elle nous oubliait, moi et mon frère.


Mikhaïl mon frère aîné et moi avions toujours vécu dans l'insouciance de l'enfance, rien ne nous faisait chagrin, nos parents y pourvoyaient, nous ne manquions de rien, nous avions même le superflu, des cours d'escrime pour Mikhaïl et pour moi des cours de musique et de dessin.

Nous avions à cette époque respectivement treize et neuf ans, des jeux et des amis bien différents, nous respirions certes le même air, mais nous n'aspirions en rien aux mêmes choses.

Mikhaïl avait toujours eu la préférence de nos parents, il était volontaire, pugnace et frondeur, j'étais tout son contraire, irrésolu, transparent et versatile et je l'avoue je m'y complaisais puisque rien ne me destinait à de grandes aspirations. J'étais l'artiste, l'inutile,il était la fierté et la future canne sur laquelle s'appuieraient nos parents quand la vieillesse les aurait rattrapés.

Il était grand et bien bâti, le teint pâle hérité de mère, les yeux noirs comme le jais et les cheveux sombres et bouclés, j'étais son antithèse, petit, malingre, blond presque blanc et les yeux clairs de notre père.

Je recherchais souvent dans les portraits de famille une quelconque ressemblance avec un aïeul ou un lointain parent mais ne trouvait que des sosies de mon frère à mon grand désarroi. Il y avait quelques daguerréotypes trônant sur le piano et je trouvais alors que sous un certain angle, sous une certaine lumière j'avais quelques traits communs avec un cousin éloigné de mère, il ne m'en fallait pas plus pour exulter, j'avais donc un semblant, une infime parcelle de son sang dans mes veines.

J'étais bien de cette famille même si tous mes sens et appétits me prouvaient le contraire.


Mes parents avaient immigré de leur Russie natale en 1910, ils étaient comme tant d'autres à cette époque devenus indésirables et apatrides, issus de la bourgeoisie de Saint-Pétersbourg, ils avaient pu s'échapper en laissant derrière eux tout ce qui fait une vie.

Notre père, homme de principes élevés s'acharnait alors à retrouver le lustre d'antan, il y était parvenu grâce à des appuis fortunés et politiques, les mêmes qui plus tard lui firent défaut quand la faillite le frappa de son infamie.

C'est une fois bien installés et de bonne renommée, des années plus tard qu'ils nous conçurent monfrère et moi.

Notre famille lointaine n'eut jamais de nos nouvelles et ce fut de même pour nous, mère pleurait quelques fois en pensant à la Russie, père la prenait alors dans ses bras et la berçait tendrement.

L'ami inattenduStories to obsess over. Discover now