Les lignes de code défilent sous ses yeux aguerris, prenant vie sous la frappe de ses longs doigts expérimentés courant sur le clavier à une vitesse vertigineuse. Ces lignes de code sont comme sa vie, incompréhensibles pour un non-initié, abstraites pour le commun des mortels, une suite de chiffres et de caractères, un langage que personne ne voit, dont personne ne soupçonne l'existence.
Axel est une fourmi de l'ombre, travaillant en sous-traitance pour des boites de web-marketing. On fait appel à lui pour créer un programme, un logiciel ou un site internet quand la tâche devient trop compliquée en interne ou que le temps presse. Les missions ne manquent pas car on apprécie sa rapidité et la qualité toujours irréprochable de son travail. Il peut passer la nuit entière à coder si c'est nécessaire, de toute façon, ce n'est pas comme s'il avait autre chose à faire. Dans le milieu, tout le monde, ou presque, connait Black Lemon, son pseudo professionnel. Âgé seulement de vingt-quatre ans, il a la réputation pourtant d'un senior, mais personne ne connait Axel, personne ne l'a même jamais vu.
Si vous lui posiez la question, il ne saurait sûrement pas vous dire quand tout a commencé, enfin au contraire, quand tout a pris fin. Il n'y a pas une date précise, un événement plus marquant qu'un autre, seulement un jour, il a cessé de sortir de chez lui et le peu de contacts qu'il avait ont fini par se lasser de lui. Les appels se sont espacés jusqu'à ce que le téléphone ne sonne plus que pour raison professionnelle. Les visites amicales ont été remplacées uniquement par le passage des livreurs divers. Son monde s'est réduit à son appartement et son travail, il n'a plus rien d'autre. Il n'en est pas contrarié, ni attristé, il n'est pas résigné non plus, c'est juste sa vie, une vie dont personne n'est au courant. Un jour, il finira simplement par disparaître en silence au milieu des klaxons de la rue et du brouhaha des vies qui se bousculent dehors sans plus savoir pourquoi courir est si important.
Axel est un hikkikomori, il a préféré se retirer de la vie sociale, n'y trouvant pas sa place et dont le mode de fonctionnement lui échappe totalement. Il se dit parfois que le fou n'est pas lui mais le monde qui tourne sans logique, courant éperdument à contre-sens.
Depuis longtemps, les couleurs ont quittés son champ de vision remplacées par les lignes bleues pâles qui remplissent ses deux écrans d'ordinateur.
Malgré tout, un tiroir de son bureau renferme précieusement la dernière palette de couleurs dans laquelle il s'échappe quand son cerveau se met à cogiter frénétiquement sans mode off. Ce soir, il ouvrira ce tiroir après presque quarante heures à taper un programme, ne s'arrêtant que pour un besoin pressant ou pour relancer la cafetière ou la bouilloire.
La dernière ligne de code enfin enregistrée, il valide son fichier, prévient son client qu'il a achevé la mission et poste sur hangout qu'il se déconnecte pour vingt-quatre heures. Il étire ses membres fins, éteint son ordinateur et se rafraîchit le visage dans la salle de bain. Dans le miroir, un visage creusé par le manque de sommeil et dont la blancheur témoigne que les rayons du soleil ne l'ont pas effleuré depuis belle lurette, le fixe d'un regard vert sans éclat. Il défait l'élastique qui emprisonnait négligemment ses cheveux, libérant de longues mèches blondes cendrées qui retombent devant ses yeux. Il ne s'est pas assis dans le fauteuil d'un coiffeur depuis des années, se contentant de les couper lui-même de temps à autres. Ils encadrent son visage, touchant à présent ses épaules. Il détourne la tête et éteint la lumière peu avantageuse de la salle de bain, il n'aime pas ses traits émaciés sans rondeurs.
Il ramasse les bols en plastique de nouilles instantanées amoncelés sur la table basse du salon et les jette à la poubelle puis lave la vaisselle qui encombre l'évier depuis deux jours. Enfin, il ouvre les rideaux et la baie vitrée donnant sur son balcon de presque dix mètres carré, se roule une cigarette, sort la fumer tout en faisant le tour de ses plantes. Malgré le froid qui commence à s'installer, il constate que deux tomates ont suffisamment mûri et sont prêtes à être cueillies, les dernières pour cette année. Il termine sa cigarette en s'installant sur la chaise à bascule qui trône au milieu de la verdure. Le jour décline déjà lentement et la circulation en bas de l'immeuble s'intensifie témoignant que les autres fourmis rentrent après une journée de labeur. Alex frissonne, la fraîcheur de ce début de soirée s'immisçant sous son sweat trop léger à présent pour la saison.
Il grimace en ouvrant son réfrigérateur aussi vide que le cœur d'un tueur en série. Le contenu des placards de la cuisine ne l'enchantent guère plus. Les quelques conserves qui se battent en duel ne l'inspirent vraiment pas. Il opte pour le plan B et commande pour le troisième soir consécutif un plat qui lui sera livré à domicile. Demain, il n'aura pas le choix, il devra sortir faire des courses n'ayant pas anticipé la commande de provision habituelle qu'il se fait toujours livrer.
Il engloutit aussitôt le burger végétarien et les frites qu'un livreur lui a amenés un peu plus tôt puis termine de ranger l'appartement. Alors, il s'autorise enfin à ouvrir le tiroir de son bureau et en sort un immense carnet à dessin et une vieille trousse à crayon dont la fermeture est cassée. C'est son wonderland à lui. Il se laisse choir sur l'énorme pouf près de la baie vitrée puis, délicatement, il tourne les pages une à une découvrant les esquisses de paysages baignés de lumière, de portraits rieurs, de scènes de vie enjouées. Mais plus les pages tournent, plus les paysages s'assombrissent, plus les portraits s'attristent, plus les scènes de vie se dépeuplent. Ce carnet est le seul témoin qu'il y a eu un « avant ». Il aimerait tellement que sa main choisisse à nouveau de prendre un crayon coloré pour dessiner au lieu de saisir irrémédiablement le noir, usé à force de parcourir les pages blanches qui s'obscurcissent à chaque fois. Le dessin est sa véritable passion, coder n'est que son gagne-pain même si son métier ne lui déplaît pas. Alex regarde le ciel devenu noir, les nuages repoussent toute chance de voir les étoiles ce soir. La solitude s'abat sur lui comme une chape de plomb bien plus que d'habitude. Son cœur le serre comme si il était bien trop à l'étroit dans une cage thoracique que l'air ne pénètre plus. Si seulement il y avait quelqu'un, juste une personne, rien qu'une personne, songe-t-il. Comment serait-elle ? Dans cette foule immense, comment serait la personne qui saurait qui il est, ce qu'il est et qui ne l'en aimerait pas moins ? Se demande-t-il.
Alex sélectionne une page vierge et commence à dessiner. Sa main flirte avec la surface du papier, son geste est léger et assuré donnant peu à peu naissance à un portrait concret de ce à quoi ressemblerait cet élu qui est peut-être, là, dehors attendant qu'il sorte.
Des épaules larges, des bras et des mains suffisamment forts pour le protéger et le réconforter ; un torse ferme et chaleureux pour accueillir ses joies comme ses pleurs ; des jambes aussi robustes que des piliers pour le sécuriser ; un visage carré et viril pour effrayer ceux qui lui voudraient du mal mais avec un sourire qui balayerait toutes ses angoisses ; des yeux en amande aussi noirs que les profondeurs de l'océan capables de lire en lui comme un livre ouvert ; des cheveux bruns légèrement bouclés pour adoucir ses traits et que sa main n'aurait de cesse de vouloir démêler inlassablement. Lorsque sa main achève l'esquisse, Alex se rend compte qu'il a dessiné son exact opposé. Le portrait, nommé Marius, dégage un sentiment de force et d'assurance qu'il n'a jamais eu, un charisme envoûtant presque hypnotique, une stature intimidante et surtout son regard le perce prêt à prendre vie. La chaleur gagne ses joues, l'homme qu'il a dessiné semble sur le point de surgir de la feuille, jamais il n'avait donné autant de vie à un portrait pourtant imaginé de toute pièce. Il soupire observant à nouveau le ciel insondable : est-ce qu'une telle personne peut seulement exister ? Il sursaute en regardant à nouveau son dessin : son regard n'est-il pas plus intense ? Sa posture n'a-t-elle pas légèrement changée ?
« Tu deviens complètement barge mon pauvre Alex... » Se dit-il en refermant le carnet convaincu que son manque de sommeil lui joue de très vilains tours.
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Partenaire particulier
Short StoryHistoire courte Axel est un jeune homme solitaire. Peu à peu, il s'est coupé du monde et des autres. Son monde s'est réduit à ses cinquante mètres carré que représente son appartement sur le toit de l'immeuble, ne sortant que par nécessité. Ses de...
