Vision Rouge

17 3 0
                                        

Mercredi 10 janvier 2007

Lucie Aberny, 5 ans.

Tout a changé à ce moment-là. Avant, tout allait bien. J'étais souriante, chaleureuse, aimante, gentille. J'avais passé la matinée avec mes parents, au bord du lac pas loin de chez nous, et on était parti manger dans un restaurant à-côté. Même pas deux minutes plus tard, tout a basculé. Il est entré, normalement, c'est approché de nous, les clients les plus proches de la porte, et m'a prise par l'épaule. Il m'a tiré contre lui, ma plaqué sa main sur la bouche et quelque chose de froid sur la tempe. Tout le monde a crié, se retournant pour nous voir. L'homme a crié quelque chose, que je n'ai pas compris. Il me menaçait, ça j'avais compris. Il voulait quelque chose, ça aussi. Je n'avais presque plus d'air, je sentais ma tête tourner, mes veines palpiter, mon corps se raidir. Puis je les ai entendu, les sirènes. Puis j'ai vu les gyrophares, bleu et rouge. L'homme s'est retourné, me tenant toujours en otage, puis m'a subitement lâché. J'ai couru à l'abri, et j'ai entendu le coup de feu. Je me suis retourné, et il a encore tiré.

La douleur. Tout ce que je ressens, la douleur. Et la peur. Je plaque ma main contre mon œil gauche. Je sens mon sang couler entre mes doigts. Je me cache sous une table. La douleur est atroce. Je sens mes yeux palpiter au rythme de mon cœur. Je me vois dans un morceau de vitre à terre. Ma main, rougit par le sang sur mon oeil gauche. Mon œil droit se réduisant à un simple iris, palpitant. J'entends deux autres coups de feu. Et plus rien. Je ne n'entends plus rien, je ne ressens plus rien. J'enlève ma main de mon œil. Celui-ci est rouge, entièrement rouge, sauf ma pupille et mon iris qui sont blancs. Le sang continue de couler à-côté de l'oeil. Des mains m'attrapent, et me pose sur un brancard. Papa et maman sont là. Je m'entends dire leur nom, sans le vouloir. Je garde les yeux rivés devant moi. Ma vision se voile, devient flou. J'entends de moins en moins bien. Je sens maman qui me prend la main. Puis plus rien, le noir total.

Je reprends mes esprits sur une table d'opération, avec des personnes en blouse blanche, masque et charlotte au-dessus de ma tête. Je ne ressens rien. Je sais, je sens qu'ils font quelque chose au niveau de mon œil, mais je ne ressens rien, aucune douleur. Un des infirmiers remarque que je suis consciente.

- Tu m'entends petite ??

- Oui, je lui réponds en gardant les yeux rivés devant moi.

- Tout va bien ??, il me demande inquiet.

- Oui.

Il me prend la main.

- Tu sens ce que je fait ??

- Oui. Eux aussi, je le sens. Mais ça ne me fait rien.

Il a l'air perplexe, et ne dit plus rien. Je regarde les autres me fixer des plaques de métal à-côté de mon œil, dans le reflet du plafond. Je vois aussi une radio de ma tête. Tout est blanc, sauf un trou de trois centimètres sur le bord gauche de ma tête, passant du trou de l'œil au vide.

Au bout d'une heure, l'opération était finie, et on me conduit dans une chambre, ou mes parents m'attendent. Il ont mon ours dans les bras, mon vieux nounours que j'ai recousu beaucoup de fois. Il lui manque un œil, que j'aurai dû recoudre il y a longtemps. Ils m'ont mis un truc sur l'œil gauche, je ne sais pas pourquoi. Papa et Maman me prennent dans leur bras en pleurant. Je ne pleure pas. Un des médecins demande à leur parler. J'entends leur conversation.

- Il... il semblerait que la tolérance à la douleur de votre fille soit arrivé à plus que son maximum pendant l'incident. Il n'y a pas vraiment de remède à ça, si ce n'est attendre et espérer. Mais il se pourrait qu'elle ne soit plus la même.

- Ma pauvre chérie....

Ils reviennent me voir et me prennent encore une fois dans leur bras.

Je suis rentrée chez moi au bout d'une semaine, clouée au lit d'hôpital, avec un cache-œil toujours présent. Une fois à la maison, j'ai enlevé le cache-œil, et je me suis vue. Mon œil est toujours rouge, avec ma pupille et mon iris blanc. Quand je ne garde que cet œil ouvert, tout est flou, terne, sans contours. Que des tâches plus ou moins colorées. J'ai remis mon cache-œil et je suis allée prendre mon ours.

Histoires CourtesDonde viven las historias. Descúbrelo ahora