Plage / Zémidjan / brochettes-de-la- capitale (Koffi)

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Deux jours sans manger. Ah oui, mon frère. Fin de mois difficile. Fin de mois tout court même.
S'il reste quelques euros un 29 du mois après avoir fait quelques courses, payé le loyer de 850 euros pour la chambre de bonne de 8 m2, envoyé un peu d'argent au pays, acheté une paire de chaussures ou un pull aux puces – parce qu'il fait froid quand même dans ce pays – , et en plus offrir un verre à la jolie go qui me fait les yeux doux au travail, c'est la fête, parce que ça n'arrive pas souvent hein ! Mais on se plaint pas ô, l'histoire aurait pu se dérouler dans la rue ou sous les ponts, et grâce à Dieu, j'ai un toit au-dessus de ma tête.

Quand même ! L'appartement est CHER ! Non ! Je ne m'attendais vraiment pas à ça : 850 euros pour 8 m2, mais c'est quoi ça ? On dit, c'est pas donné, moi je dis carrément, c'est volé, quoi ! Il faut dire aussi que je n'ai rien trouvé d'autre. Avec ma pauvreté à faire pleurer même les gens qui n'ont plus de larmes, et mon statut pourri d'intérimaire qui n'offre aucune garantie à part celle de la précarité, les propriétaires, ces saligauds qui voudraient que je gagne au moins je-ne-sais-pas-combien de fois le montant de leur loyer, me fuient. Eux aussi là ! Donc, si on suit leur logique, pour louer chambre de bonne, il faut être cadre, quoi. Je ne vous avais pas dit que la logique n'était pas de ce monde ? Mon propriétaire, c'est comme on dit, un marchand de sommeil, il n'a pas posé problèmes ô, ni même questions, mais il est bizarre le gars, il ressemble à un mafieux italien périmé, avec ses costumes démodés trop grands pour lui. Il a toujours un cigare à la bouche et ne parle qu'avec des répliques du film « Le Parrain ». Il pense même avoir du charisme en se forçant à avoir une voix grave. Mais on entend trop que c'est faux, du début à la fin, que c'est pas lui, que c'est tellement mal fait que c'est quelqu'un qui n'existe pas. Et au lieu du charisme, c'est le ridicule qu'il récolte : « Le plus important, Koffi, c'est la famille ! ». «Tchhh, la famille, hein ? Va là-bas toi aussi ! Et arrête de me mentir à la figure, ta seule famille c'est l'argent ! » Bon, je ne lui parle pas comme ça en vrai, mais il le mériterait. J'ai pas encore vu la couleur du bail et je dois lui régler en espèce tous les mois. Un vrai escroc. Il essaye même pas de le cacher, au moins on peut dire qu'il est honnête dans son escroquerie. Pas le choix de toute façon, Monsieur Reggiani il me sauve, même s'il me pille.
Chez nous, au pays, avec 850 euros, tu as villa avec piscine, et la bonne qui va avec. Ici, j'ai chambre de bonne mais la bonne là, je l'ai cherchée longtemps, sans jamais la trouver. Je crois qu'elle est partie dès qu'elle a pu, et je la comprends : l'endroit n'est pas très accueillant. Ça m'aurait plu quand même qu'elle soit là. Entre nous, la solitude c'est pas facile. Je demande même pas qu'elle soit jolie, juste qu'elle soit là, c'est tout, pour que je puisse parler avec quelqu'un le soir quand je rentre du boulot et qu'il y ait dans cette pièce vraiment triste une présence féminine qui réconforte un peu quoi.

J'étais jamais seul au pays, mais au pays, qu'est-ce que tu veux faire ? J'ai cherché travail-fatigué, résultat : zéro. Même diplôme là, ça pouvait pas me sauver. Diplôme de toute façon, c'était pas pour moi, j'ai jamais été bon pour bûcher. Or mon père m'a toujours dit : « Mon fils, si tu veux aller loin dans les études, il faut bûcher ! » Mais la bûcherie, c'est pas ma qualité première hein ! Apprendre par cœur des leçons, des formules, qui n'ont aucun sens pour moi, non merci, alors j'ai vite arrêté ces histoires-là. J'étais meilleur en magouilles et business malins. Par « magouilles » et « business malins », je veux dire commerce de «substances illicites», «de produits qui te font planer mon frère ». C'est comme ça que je présentais la chose aux gars du quartier qui voulaient se défoncer et surtout aux touristes qui avaient l'argent pour ces conneries. Ça passait bien. J'avais la tchatche, et le sens des affaires. Ma chance, c'est que je n'ai jamais eu envie de goûter à ces produits de merde.
Argent facile. Sale, j'ai pas dit le contraire, mais facile. Et c'est grâce à ça que je donnais à manger à ma mère malade, à mes frères et sœurs, et que je calmais l'inquiétude de mon père, qui ne savait pas d'où venait l'argent, mais qui le voyait venir et se contentait de le dépenser.
Mais business malin, c'est pas éternel. Ça se transforme vite en business vicieux. J'ai failli me faire choper. J'ai vu un soir mes copains du business se faire chicoter à mort par les flics : je voulais rentrer dans la bagarre et défendre le groupe mais mon pote Espoir, qui était un peu plus loin m'a fait signe : « Pars là, ne sois pas bête, toi aussi, vas t'en ! »
J'ai hésité un peu, puis j'ai couru. Je devais sauver ma peau. J'ai compris que gagner de l'argent de cette façon, non, c'était trop risqué. Je me suis dit : « si aujourd'hui je finis derrière les barreaux, qui va subvenir aux besoins de toute la tribu ? ». Ça sera dur pour eux, trop dur même. Ils comptent sur moi, et les décevoir, je ne l'envisage pas. Alors j'ai trouvé un autre plan : troquer la villa/piscine/bonne, pour chambre-de-bonne/cafards/toilettes-sur-le-palier, troquer mon Lomé chéri, Plage/Zémidjan1/brochettes-de-la-capitale pour leur Paris gris, Boulot mal-payé/Métro-bondé/Frigo-déserté.

Koffi & RitaOù les histoires vivent. Découvrez maintenant