Gabriella
Je ne suis jamais en retard.
Jamais.
C'est même un truc qu'on me reprochait au lycée.
« Gabriella, t'abuses, t'es là trente minutes en avance ! »
Mais moi, ça me rassure. Être à l'heure, ça veut dire être prête. Être en contrôle.
Et là ? Là je suis clairement à deux doigts de perdre le contrôle.
Mon réveil n'a pas sonné. Ou alors je l'ai zappé.
Je sais même plus. Mon cerveau est en mode panique.
Je saute dans un jean, j'enfile un débardeur blanc, je me bats avec mes cheveux pour qu'ils tombent à peu près bien, je passe un mascara qui tremble sous la précipitation, et je claque la porte de mon studio, sac sur l'épaule.
Première rentrée à la fac.
Première fois que je vis seule.
Première fois que je cours dans un couloir avec une tartine dans la bouche, façon comédie romantique pour ados.
Columbia. L'université de mes rêves.
Enfin, dans mes rêves, j'y entrais détendue, préparée, en avance.
Pas en train de courir comme une folle avec mes feuilles d'emploi du temps à moitié froissées.
Les bâtiments sont gigantesques. L'architecture, sublime.
Mais moi je suis là, paumée, transpirante, et à la recherche désespérée de la salle 3C.
Je tourne un angle... et boum.
Je percute un torse.
Pas n'importe lequel : un torse solide, chaud, immobile.
Je recule d'un pas, les yeux encore dans le vague, me frotte le front.
— Tu pourrais regarder où tu vas, sérieux...
Je grogne, sans même lever les yeux.
— Je te demande pardon ? fait une voix grave, calme, posée.
Je me fige. Oh. Pas un ado.
Pas un étudiant. Une voix d'homme. D'un homme qui m'a vue dans mon pire état.
Je me redresse, enfin. Il est là. Grand. Brun. Regard sombre.
Chemise ajustée. Un sac en cuir sur l'épaule.
Il me fixe. Sans animosité, mais sans sourire non plus.
— Vous m'avez fait mal au front.
— Si vous ne couriez pas comme une ravagée, ça ne serait pas arrivé.
— Je suis... carrément en retard, je sais même pas où je vais, marmonné-je.
Il hoche simplement la tête, puis reprend son chemin sans un mot de plus.
Je reste une demi-seconde figée, puis je reprends ma course en sens inverse.
Super. Il manquait plus que ça. Faut que je me ridiculise dès le premier jour.
J'arrive devant la salle 3C. Je souffle.
Je suis peut-être en retard, mais je suis vivante.
Je rentre.
Quelques étudiants sont déjà installés.
Le prof n'est pas encore là, apparemment.
Je m'assois discrètement à une place libre, au fond. Mon cœur bat encore un peu trop vite.
Je sors mon carnet, tente de respirer normalement pendant cinq bonnes minutes, et là — la porte s'ouvre.
Un mec entre. Grand. Élégant. Charisme de fou.
Le même que tout à l'heure, non ?
Je fronce les sourcils. Peut-être un étudiant en master ? Un assistant ?
Il pose son sac sur le bureau, l'ouvre calmement.
Je regarde ailleurs, j'essaie de penser à autre chose.
Mais sa voix me cloue sur place.
— Bonjour à tous. Je suis Adrian Morelli, votre professeur de stylistique.
Je relève les yeux. Et je meurs.
C'est lui.
Le torse dans lequel j'ai foncé.
L'homme à qui j'ai râlé dessus comme une idiote.
Il est là. Devant toute la classe.
Et moi, je me fais toute petite, espérant qu'il ait une mémoire de poisson rouge.
Je sens mes joues brûler.
Il balaie la salle du regard... et s'arrête sur moi. Un bref instant.
Je baisse les yeux, instantanément.
Non non non... Ce n'est pas possible.
Fais comme si de rien n'était.
Peut-être qu'il ne m'a pas reconnue ?
Spoiler : il m'a reconnue.
Il effleure le bureau du bout des doigts, jette un rapide coup d'œil aux quelques élèves installés, puis reprend :
— Comme vous, c'est ma première année ici.
Moi en tant qu'enseignant, vous en tant qu'étudiants. J'enseigne la stylistique, mais vous verrez qu'on parlera surtout de ce qui ne s'explique pas. Du rythme. De la musique d'une phrase. De ce qu'un mot peut cacher. Ou dévoiler.
Sa voix est posée. Grave. Accent léger.
Il parle comme s'il lisait quelque chose d'important, même quand il improvise.
Je tente de me fondre dans ma chaise.
Peine perdue. Je sens qu'il sait.
Il ne m'a pas encore regardée une deuxième fois, mais c'est comme si je portais un énorme panneau lumineux au-dessus de la tête : « C'est moi, la folle du couloir ».
— On va commencer doucement. Un tour de table. Vous vous présentez : nom, âge, et ce que vous êtes venus chercher ici.
Il fait un pas de côté, s'appuie contre le bureau, bras croisés.
— On commence au premier rang. Allez-y.
Une fille se lève, très apprêtée, brushing parfait et sac Michael Kors.
— Selena Petrea, vingt-deux ans. J'ai fait une licence de lettres modernes à Boston. J'adore la poésie et j'aimerais écrire un recueil un jour.
Il hoche la tête avec un « très bien ».
Puis un garçon, puis une autre. Un à un, les étudiants se lèvent, parlent vite ou mal, certains rougissent, d'autres fanfaronnent.
Mon tour approche.
Je ne sais plus comment je m'appelle.
Mon cœur tape tellement fort qu'on doit l'entendre dans tout l'amphi.
La fille à côté de moi — Alizé quelque chose — se rassoit.
C'est à moi. Je me lève.
— Euh... Bonjour. Gabriella Ellis. Dix-neuf ans. J'entre en première année de licence de lettres.
Un temps.
— J'aime lire. Et j'aime écrire. Même si je ne sais pas trop si ce que j'écris vaut quelque chose.
Je me racle la gorge.
Pourquoi j'ai dit ça ?
— J'ai toujours aimé les mots. Voilà.
Je tente un sourire maladroit. Il ne dit rien.
Il se contente de soutenir mon regard une seconde de trop.
Puis enfin :
— Merci, Mademoiselle Ellis.
Je me rassois, la nuque en feu.
Quelques minutes plus tard, le dernier étudiant se rassoit. Adrian se redresse.
— Très bien. Maintenant que je connais vos noms, on va pouvoir parler de style.
Il prend une craie, écrit en lettres capitales au tableau :
STYLISTIQUE.
— Contrairement à ce que certains pensent, la stylistique ne consiste pas à décortiquer les textes jusqu'à les rendre stériles.
Il se retourne vers nous.
— Au contraire. Il s'agit de comprendre comment un auteur parvient à provoquer une émotion. À créer une tension, ou une attente. À jouer avec le lecteur... parfois sans qu'il s'en rende compte.
Je le regarde écrire, marcher, parler.
Il est à l'aise. Précis.
Et je déteste qu'il soit aussi... magnétique.
Il s'arrête au bord de l'estrade.
— Le style, c'est le corps du texte.
Il nous fixe.
— Et parfois, il en dit plus long que le fond.
Je me force à prendre des notes, mais rien ne rentre.
Je suis encore en train de penser à notre collision dans le couloir.
À la façon dont il m'a regardée, tout à l'heure.
À ce qu'il pense de moi, maintenant.
Il passe entre les rangées, lentement, comme s'il lisait par-dessus nos épaules.
Quand il arrive à ma hauteur, je bloque ma respiration.
Il ne dit rien.
Il pose juste sa main sur le bord de ma table, une seconde à peine.
Puis il continue sa ronde.
Mon cœur me lâche. Littéralement.
Je ne retiens qu'un mot de la demi-heure qui suit.
⸻
Le prof annonce une pause de quinze minutes.
Les étudiants se lèvent en silence, un peu intimidés.
Je range mes affaires à la vitesse de l'éclair, ne voulant rien laisser traîner sur ma table, même pendant une pause.
Je n'ai qu'un seul objectif : fuir.
Mais alors que je me lève, mon carnet m'échappe des mains. Il tombe au sol, s'ouvre.
Une feuille glisse jusqu'aux pieds de mon prof.
Il se penche pour la ramasser.
Moi aussi.
Nos mains se frôlent.
Je relève les yeux.
Il me regarde. Vraiment.
— Vous devriez faire plus attention, Mademoiselle Ellis.
Je bredouille un « merci » à peine audible, récupère ma feuille, mon sac, mon courage... et je sors.
Dans le couloir, je m'arrête une seconde.
Il est là. Devant toute la classe.
Et soudain, je sais une chose : ce premier jour va changer beaucoup plus que mon année.
Putain.
Je suis foutue.
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Cœurs à corriger
RomanceGabriella, 19 ans, débarque à l'université de Columbia, à New York, déterminée à réussir sa première année de littérature. Elle veut des livres, du calme, de bonnes notes, et surtout : aucune distraction. Mais le destin, lui, a d'autres projets. Il...
