« Et moi, j'ai regardé les étoiles. »
Il y a trois banquettes au total. Trois banquettes de sièges où s'amassent des plaids pour protéger le cuir déjà bien atrocement déchiqueté. Trois banquettes de sièges on l'on va s'enfoncer des heures durant, dormant, écoutant de la musique, parlant. S'occupant, tout simplement. Nous partons en plein mois de juillet. Le thermomètre affiche les vingt-deux degrés restants de la chaleur de la journée alors qu'il n'est encore que dix-huit heures et quelque. Je place mon petit sac rempli de babioles personnelles entre mes pieds, ayant décliné la proposition de le mettre dans le coffre. Les ceintures sont mises, elles entourent Clara, Leto, Cadix, Max, Mina, Tyra et moi.
Son permis tout frais obtenu, Max met le contact, et place ses mains sur le volant. Mina est à côté de lui et le relayera. Clara, à ma droite, me demande pour la deuxième ou troisième fois de la journée si je vais bien. J'acquiesce. Elle affiche alors un sourire radieux. Tant que je vais bien, elle ira bien. Tyra est assise derrière. A ma gauche, Leto s'agite. Il veut être le plus confortablement installé. Il a pensé à garder son oreiller avec lui pour le voyage, tandis que je me contenterai d'un sweat roulé en boule. Ou bien, des genoux de Clara, qui doit attendre ça impatiemment, et qui n'hésitera pas à me prendre en photo au moment venu.
Sur la route, les champs et les forêts défilent. Pourvu que ça dure. Pourvu que nous n'ayons plus jamais affaire à l'urbanisation et à l'incessante cacophonie des quartiers. Les fenêtres sont ouvertes, tout juste pour que l'on puisse passer nos têtes à travers, les cheveux au vent, la tête en l'air, les yeux fourvoyés vers le ciel. Quand on revient à l'intérieur de la voiture, on profite des discussions dans lesquelles on n'était pas au départ, mais qui nous intéressent malgré tout. Nous, violeurs d'intimité, à cause de notre curiosité. Des mots virevoltent comme les parasols éventés. C'est l'heure d'apprendre des secrets. Les amours que l'on ne voulait plus jamais mentionner, les problèmes que l'on aurait voulu éviter. C'est finalement ça, le but de la route : s'en aller.
Plusieurs kilomètres plus tard...
Toute cette vitesse que l'on dérobe aux lois physiques, tous ces panneaux qui défilent à droite, à gauche. Nos yeux essayant d'attraper autant d'images qu'ils le peuvent, de mots et de formes, la route semblant infinie, la voiture se tordant dans les tournants, s'engouffrant dans l'obscurité, craignant le fossé, son ennemi. La machine saute, avance, s'élance, promptement à travers le paysage statique aux quelques arbres bousculés par le vent. A l'intérieur, les coulisses. Leto, endormi sur son oreiller, aucunement importuné par les jacassements de Mina, Max et Clara. Moi, Eddy, les oreilles cachées sous un casque écoutant mes musiques psychédéliques et mes harmonies dépourvues de sens. Les voix et les guitares sonnent, telles des parfums irrésistibles à l'ouïe, s'envolant dans tous les coins de ma tête. Derrière, Tyra est rêveuse, perdue. Dans ses yeux, le reflet de la Lune domine, ses pupilles sont dilatées, ses jambes sont croisées. La magnificence de l'astre la surplombe. Il suit la voiture, il brille et brillera, brillera, encore et encore, jusqu'à l'aurore, lorsque le jour aura rattrapé la nuit. Pour quelques heures, seulement... Tyra s'imagine sûrement dans les bras de Max, entamant une danse érotique sous cette même lune. Elle imagine sa peau teintée, divine, parcourue par les mains de son prétendant, s'abandonnant aux caresses, aux pulsions indomptables et à l'acidité de la passion. Je suis soudainement perdu dans mes pensées, imaginant celles des autres. Je détourne enfin mes yeux de la fenêtre et me focalise sur la discussion du trio. Clara rit aux éclats. Max fait le pitre. Mina s'esclaffe. Même avec les écouteurs, j'entends l'écho de leurs rires raisonner jusque sur la route, s'échapper dans le vide, quitter leur corps pour se renouveler à nouveau. Mais Max ne peut détacher ses yeux de la route, il conduit comme au péril de sa vie. Il cherche, comme nous tous, à fuir.
Près du feu
Installés à quelques pas de la route pour la nuit, nous parlons tellement fort que nos voix couvrent complètement la musique qui sort de l'enceinte lumineuse et colorée de Leto. Il en est fier, il l'a eu peu avant les vacances, pour son anniversaire. Mina frissonne, et Max la réchauffe en frottant ses mains sur les bras de cette dernière. Tyra tourne la tête. La tension est soudain palpable. Je l'observe quelques secondes, et, pendant ces quelques secondes, elle a le regard vide, fait mine de réfléchir, mais en réalité, elle se retient de s'énerver. Elle doit refouler ses pulsions, autant amoureuses que coléreuses, ce n'est pas une mince affaire. Je me lève et demande à Tyra de venir avec moi pour discuter. Clara, attirée par cette mascarade, ne se prive pas de nous dévisager. Pour n'éveiller aucun soupçon, je l'emmène aussi. Nous sommes tous les trois debout. « Vous allez où ? » demande Max comme si je ne m'y attendais pas. « On va voir la rivière, on revient ». Max hoche furtivement la tête et se reconcentre sur ses dires avec Mina.
L'herbe est mouillée, Tyra a pleuré, Clara l'a consolée.
Et moi, j'ai regardé les étoiles, comme si elles pouvaient me regarder aussi.
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L'essence ou les vies d'Eddy Calvins
Short StoryEddy Calvins, 24 ans, a tout juste terminé ses études. L'été est là, il part en voyage avec ses amis de la fac. Mais ce n'est pas un simple voyage entre amis qui l'attend désormais, mais bel et bien celui d'une vie. Note de l'auteur : ce roman est e...
