Scylla

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Le décompte qui se fait entendre, des voix qui l'interpellent, une musique qui se lance. Et tout d'un coup, pour la première fois depuis de longs mois sans saveur, la jeune femme est illuminée par les lumières artificielles qui se braquent sur elle pour faciliter le travail des caméras qui projètent son visage sur les écrans du monde entier. Un visage qui revient du pays des morts, camouflé sous une épaisse couche de maquillage visant à recouvrir son teint encore cadavérique et ses chairs émaciées.

Face à elle, une personne dont elle a volontairement oublié le nom est assise dans un fauteuil constitué d'une matière qu'elle désignerait comme étant un faux cuir de basse qualité. Cet inconnu la fixe, un air de rapace en manque de proie collé sur le visage, attendant impatiemment le moment où il pourra assouvir son besoin de ragot ou son envie de la décridibiliser devant le monde.

Après la légère introduction où il la présente, il tourne son ignoble fauteuil vers elle et peut enfin lui poser la question fatidique, celle qui lui brûle les lèvres, celle qui pourrait reconstruire la jeune femme ou bien la détruire et la faire tomber dans l'oubli.

"Mademoiselle bonjour. Sachez tout d'abord que nous sommes très heureux que vous ayez choisi notre antenne pour votre grand retour à la télévision. Nous parlerons essenciellement de votre prochain album puisqu'il reste un mystère aux yeux du public et que  les quelques extraits que vous avez dévoilés nous donnent encore plus envie de le découvrir. Mais tout d'abord, nous aimerions vous poser quelques questions qui nous semblent réellement importantes pour la suite.
Premièrement, êtes vous oui ou non guérie ?  "

L'inconnu s'est légèrement penché en avant sur son siège pour se rapprocher d'elle. Il l'a fixe avec de plus en plus de cette d'insistance qui commence à mettre la jeune femme mal à l'aise. Il aimerait qu'elle lui réponde "non" et ainsi qu'il puisse s'exclamer devant le monde entier qu'il a en face de lui une suicidaire désorientée sous anti-déprésseurs. Son malheur referait sans doute la journée de cet abruti (disons qu'il en est un à son humble avis). Alors pour une fois elle décide de jouer avec cette souris et d'échanger les rôles. Et vu ce qui se tient en face d'elle, ce n'est pas très compliqué. Alors après une grande inspiration elle prononce ces premiers mots en public depuis presque une demie année.

" Non, bien sûr que non je ne le suis pas.
La dépression n'est pas une maladie. Ce n'est pas un corps étranger qui se glisse dans votre système et le détruit de l'intérieur. La dépression est bien plus malicieuse, plus vicieuse. La dépression c'est une mort lente que vous sentez progresser en vous chaque seconde qui passe. C'est le corps qui ne cherche plus à comprendre et qui se laisse dépérir, c'est l'instinct de survie qui disparaît petit à petit jusqu'à se transformer et vous pousser dans les bras de la mort.

La dépression c'est une noyade sans fin où l'eau pénètre votre corps, le chamboule, le renverse, le submerge d'un millier d'émotions. C'est être sans cesse plongé dans un océan  glacial qui gronde son mécontentement à votre oreille. C'est ne jamais toucher le fond, ne jamais pouvoir remonter et être bloqué entre deux monde dans un amas visqueux de magma noir opaque.

La dépression c'est la perte de tout espoir, de toute lumière, de toute vie. C'est un état où toute votre masse cérébrale est si désemparée qu'elle ne peut qu'imaginer ce qui pourrait arriver de pire. C'est aussi vivre tous ces scénarios. C'est presque inévitablement la haine. Envers le monde qui vous a poussé à bout, envers votre corps qui ne se défend plus, envers l'immense partie de votre esprit qui vous implore la fin de sa souffrance.

La dépression ne se guérit pas. Elle reste en vous comme une bête distillant lentement son venin dans vos veines, écarlates du sang qui ne coule pas encore, et elle guette la moindre occasion de ressurgir et de vous attraper entre ses crocs. Elle vous laisse des sursis parfois. Un, deux, trois, trente-cinq. Elle vous autorise si vous êtes chanceux  à  réapprendre à vivre, à sourire, à sentir le soleil réchauffer votre peau. Mais elle est toujours là, prête à bondir dans un moment de faiblesse et à geler le moindre recoin de votre coeur jusqu'à briser en morceaux la statue de glace que vous serez devenu.

La dépression ne se finit jamais, c'est un univers à elle toute seule et elle s'étend sans que vous ne vous en rendiez compte jusqu'au moment où vous plongerez à nouveau tête la première dans ses bras décharnés.

La dépression peut-être comparée à tout, certains la voient comme un monstre sanguinaire à plusieurs têtes qui vous entoure et vous surveille de son air malsain et pervert, impatient de pouvoir vous faire souffrir à nouveau. D'autres préfèrent la voir comme un poison ou une souffrance administrée au quotidien. Et enfin, certains refusent de reconnaître, ils refusent de mettre un nom sur leur agonie parce que ça la rendrait trop réelle. Ils refusent de reconnaître qu'ils se meurent et qu'ignorer ou faire semblant ne changera jamais rien.

La dépression c'est vous sentir toujours profondément seul quand vous êtes entouré, c'est pleurer de tristesse quand vous ressentez de la joie, c'est sentir chaque morceaux de votre corps se disloquer et partir loin de vous dans un battement d'aile et vous laisser, vous, une vulgaire marionnette, vous écrouler maintenant brisé sur le sol.

Alors non, je ne suis pas guérie parce qu'on ne guérit pas d'un séjour aux Enfers. Parce qu'on ne guérit pas quand Nyx vous enlace des mois durant, quand la lumière et la nuit de confondent ou quand le simple souvenir d'un rire vous tue. On ne guérit pas d'une maladie incurable et on ne guérit pas du bourreau qui vous enferme dans les entrailles de la Terre.

Je puis vous assurer que je vais mieux. Et ma présence en est une preuve aujourd'hui. Mais me demander si je suis guérie fait preuve d'une stupidité sans égale ou d'une ignorance sans fin. Dites moi, pensez vous vraiment que l'on peut guérir quand Achlys vous tient par la main ? "

Et elle s'arrête. Elle n'est pas satisfaite mais pourtant, elle est heureuse car elle a le sentiment d'enfin avoir mis des mots sur un sujet imprononçable. Elle se tient droite et peut affirmer sans aucune vanité qu'elle est assez fière d'elle.

Face à elle le rapace se tait. Il a perdu son sourire. Et elle sait pourquoi. C'est tellement évident. Elle sait que quoi qu'il fasse ou tente de faire, il n'a pas et n'aura probablement jamais la profondeur d'esprit suffisante pour comprendre ce qu'elle vient de lui dire. Il est forcé à rester dans son ignorance parce-que malgré tous ses efforts, il est dans l'incapacité de comprendre réellement les propos qu'elle vient d'énoncer. Et il se tait. Car pour une fois, il n'a rien à dire. Car pour une fois il essaye tant bien que mal de se faire tout petit dans son fauteuil en faux cuir, comme s'il voulait disparaître dedans. Car pour une fois, le rapace s'est transformé en proie.

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⏰ Terakhir diperbarui: Sep 20, 2019 ⏰

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