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La première fois que Ken vit Emma, il la trouva franchement cheum. Elle lui déplut, enfin. Il n'aima pas comment elle était habillée (1). Un trench-coat détrempé pesait comme un poids mort sur ses épaules fébriles, virant d'une couleur chamois à une teinte raclure prononcée, pour venir mourir jusqu'à ses genoux serrés l'un contre l'autre. Il lui fit l'effet d'une tante abandonnée en plein orage, battant au vent, déformant sa silhouette de piquet fiché dans le sol. Cette bâche sans forme et sans goût finissait d'asservir son corps en enserrant sa taille d'une ceinture de tissu dont elle ne cessait de tirer un peu plus les extrémités. Elle relâchait peut-être une seconde ses doigts, puis revenait incessamment vers l'objet de son attention, prenant soin de gagner quelques millimètres de plus sur son pénible ouvrage. Comme pour empêcher la masse de cellules qui la composaient de se répandre dans le reste de l'univers, si d'aventure elle venait à exploser au milieu de la nuit bleu délavée par l'averse d'août.

Même si, sans mentir, il n'y connaissait que dalle en matière d'effets féminins.

En dépit du doux halo des réverbères et des feux qui brillaient sur l'asphalte rincée par le battement régulier de la pluie, Ken n'aurait pu dire si elle était blonde ou brune, ni même rousse. Il constata toutefois, après un coup d'œil bref vers le petit corps qui faisait le pied de grue depuis un bon quart d'heure de l'autre côté de l'avenue, que les cheveux avaient été ramenée en arrière, avec soin, dans un chignon sérieux, dégageant un petit visage en fer de lance, alors que l'eau contribuait à plaquer un peu plus les mèches rebelles qui s'étaient fait la malle toute la journée. La flotte, enfin, donnait à sa face un air vague, et toute son image paraissait brouillée. Comme une dissonance dans l'espace-temps. Ou comme une ombre rampante hantant les rues de Paris. Ce sentiment de trouble ne s'évapora pas alors que, déjà, elle fendait la nuit à grandes enjambées dans sa direction, se révélant peu à peu à lui.

Ils avaient atterri, lui et ses potes, dans un kebab du 15ème, attirés comme des mouches par l'odeur de l'agneau rôti emplissant l'atmosphère moite et orageuse de cette fin d'été. La graisse suintante de la viande qui exécutait sa danse lancinante sur son grill avait eu l'effet d'un phare au beau milieu de la tempête. C'est dire que rapper ça creuse, et Nek, Deen,  Alpha et Sneazz avaient enchaîner battles sur battles au Rap Countender ce soir là. Pour pouvoir s'y rendre, Ken avait à nouveau mis un plan à sa boss, passablement imbue de son statut de responsable du McDo de la rue du Commerce, mais qui pouvait se targuer d'avoir des eins de l'espace comme de manier sa langue avec beaucoup de dextérité. Il l'avait prise dans la réserve, entre les pains burger et les frites congelées, lui susurrant à chaque coup de rein que c'était « la dernière fois ... v'ment désolé ... vas-y bébé ... ».

En réalité, la vraie excitation était montée en Ken alors que le métro filait vers Saint-Ouen, aux portes de la capitale. Il avait relu méticuleusement ses notes, jeté quelques lignes sur un bout de serviette de son sandwich à peine entamé - trop envahi par l'angoisse pour apaiser son ventre qui criait famine, fredonné ses dernières créations. Pourtant, aussi zélé et assidu que puisse être le MC, il s'était indubitablement et lamentablement planté.

C'était pourtant à prévoir. Voilà des semaines que le fennec errait entre les pages blanches et les insomnies, fumait de plus en plus dans l'espoir que le sheitan s'empare de sa main mais, le plus souvent, il finissait par s'endormir sur son « travail », un filet de bave tachant les feuilles immaculées avant d'écrire une seule ligne. Déambuler sans but à travers Paname, sa muse et source inépuisable d'inspiration, n'avait pas été non plus très concluant.  En vérité, il ne pouvait plus se leurrer ainsi plus longtemps: tout ce qu'il sortait de sa teuté était écrit avec le cul. Et à présent, il doutait. Ça sentait pas bon, pas bon du tout.

AIMEMOIWhere stories live. Discover now