"Elle"

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On est tous attablé, encore un repas de famille interminable... Encore une fois, je dois m'occuper de mes neveux. Pour certains et certaines, c'est un vrai calvaire, mais pas pour moi. Au contraire, voir leurs petites bouilles souriantes est la meilleure chose qui puisse m'arriver. Et puis... leur joie de vivre m'empêche de retourner dans mes ténèbres les plus profondes... Et ce n'est pas une mince affaire... Je crois bien que ce sont les seuls à y arriver. Mais passons ! Là, maintenant, tout de suite, je suis heureuse alors profitons-en !!

Alors que Wyatt me fait tomber par terre pour la énième fois, j'entends ma grand-mère parler. Elle parle de ma cousine qui est enceinte pour la première fois. Puis elle se tourne vers moi et sort ces horribles mots :

« Elle devrait avoir le même ventre que Maëlys, au moins on serait sûre qu'elle est enceinte. Quoi que chez ta fille, c'est naturel...». Maëlys, jeune lycéenne de 17 ans seulement, mal dans sa peau depuis toujours, célibataire et timide à en crever. En résumé... MOI.

Bien qu'elle me regardait, je sais pertinemment que ces mots ne me sont pas destinés. Je sais qu'elle ne voulait pas que je les entende, elle préfère dégoiser dans le dos des gens, c'est toujours plus intéressant, mais c'est trop tard. Mon sourire commence à s'éclipser tout comme ma joie. Je repose Wyatt au sol et m'excuse. Je ne peux pas laisser voir ma tristesse, c'est la pire arme au monde, celle que toutes et tous peuvent utiliser, une simple faiblesse...

Je retourne auprès des « adultes », de ce qui jugent les moindres faits et gestes humains, et prends ma mère dans mes bras. Après tout, c'est à elle que grand-mère parlait, c'est elle qui a eu le droit à ces méchancetés. Elle me demande finalement de me rasseoir et de manger. Je m'installe à ses côtés, mais ne fais pas un geste vers la nourriture. Les mots tournent en boucle dans ma tête, je n'entends plus que ça, ces mots tranchants. Je n'ai qu'une envie, me lever et hurler sur ma grand-mère :

« Tu crois que je ne suis pas au courant ?! Que je ne vois pas dans le miroir que je suis une baleine ?! Que je ne sais pas que personne ne voudra jamais de moi ?! Oui, je suis au courant alors pas besoin d'en rajouter plus que ça !!»

Mais je reste assise, muette, tombant encore une fois dans les méandres de mes ténèbres... Mes ténèbres ne sont pas comme vous les imaginez, ce n'est pas un endroit sombre, rempli de monstres et de démons tels que nous les étudions. Il n'y a pas de flammes ou de lave comme en Enfer. Même si des fois, je préférerais que ce soit le cas...

Au contraire, mes ténèbres ressemblent plus à une grande pièce blanche, avec une baie vitrée dans le fond, un grand miroir prenant la longueur d'un mur et une barre en bois où l'on peut se tenir (comme celle des danseuses classiques). Derrière la baie vitrée, on peut voir de grands chênes, on peut aussi apercevoir des animaux les escaladant ou se promenant entre eux. On dirait un petit coin de paradis perdu, non ? S'il n'y avait que ça, c'en serait un pour moi, mais, malheureusement, ce n'est pas le cas. Au milieu de cette pièce, trône fièrement mon plus gros cauchemar, celui qui m'empêche de vivre normalement, qui m'empêche de rire, de sourire, de m'amuser... " Elle " est là, comme toujours. Je la vois me narguer et, même si j'essaie de m'échapper, c'est impossible. Dès que mon regard se pose sur "Elle" le reste s'évapore, disparaît. Ce coin de paradis devient terne. La blancheur des murs se noircit, la forêt s'obscurcit, des gens commencent à apparaître, tous plus laids les uns que les autres de par leur beauté. Des sourires moqueurs, narquois, carnassiers aux lèvres, ils se rapprochent de moi, me poussant dans "sa" direction, me faisant monter dessus et là, mon véritable Enfer débute. Les aiguilles tournent, les chiffres augmentent toujours plus au fil des secondes me paraissant des heures. Finalement, un message apparaît. LE message. Toujours le même, toujours le plus douloureux pour mon cœur et mon esprit, celui qui me hante :

" ERREUR ! VEUILLEZ DESCENDRE AVANT DE BRISER LA MACHINE ! VOUS ÊTES OBÈSE, DÉGAGEZ ET FAITES VOUS SOIGNER. "

Les gens autour de moi rient, ils se moquent de moi tandis que mes larmes me montent aux yeux. Mes muscles restent figés, je ne peux plus sortir de cet endroit. Mon cerveau se met en mode pause et je m'écroule au sol. La "chute" me "réveille" de ce cauchemar. Je me rends compte que je n'ai été absente que, quelques secondes, alors que mon esprit m'a fait croire que j'y étais depuis des heures. C'est pour ça que je n'aime pas entrer dans mes ténèbres, elles arrivent toujours à me faire me sentir plus bas que terre, débile et faible. Elles pourraient être tellement plus belles si "Elle" n'était jamais apparu, et par conséquent les problèmes qui sont liés à "Elle"...

Qui est "Elle"? Sûrement pas un être humain, encore moins un animal. Non, c'est une chose bien plus banale. Une chose que nous connaissons tous, que nous avons tous redoutés au moins une fois dans notre vie. Que nous soyons un homme ou une femme nous l'avons tous déjà utilisée et possédée. "Elle", c'est tout simplement une balance, un pèse-personne. Une chose si basique, si simple, est belle et bien mon pire cauchemar... Vous trouvez peut-être cela bizarre, ou encore idiot, mais je ne suis pas la seule dans ce cas. Nous sommes nombreux à redouter le moment où nous irons nous regarder dans un miroir, ce moment où nous nous changerons et que nous verrons notre corps, ce moment où les aiguilles vont tourner ou que les chiffres vont s'afficher. Et peu importe le nombre que nous verrons, nous serons des éternels insatisfaits, nous ne nous trouverons jamais tels que l'on nous décrit. Même si la personne la plus chère à nos yeux nous affirme que nous sommes parfaits, qu'il ne sert à rien de perdre encore du poids, nous n'y croirons pas.

Alors, s'il vous plaît, arrêtez de nous regarder avec de la pitié ou de l'incompréhension, soyez seulement là pour nous. C'est tout ce qu'on vous demande...

Mes histoiresWhere stories live. Discover now