C'était un jeudi soir. Je tenais Félix, le chat de ma voisine, dans mes bras. Je venais de le rattraper après une course effrénée dans le centre de Paimpol, il avait pris la fuite. J'étais très essoufflée et j'avais chaud, c'est pourquoi je décidai de m'arrêter dans un bar pour siroter mon diabolo fraise habituel.
Les fesses vissées sur ma chaise en terrasse, je m'appliquais à avaler mon diabolo pas trop vite tout de même, quand un jeune homme m'aborda. Cela n'avait rien d'un superbe film romantique, pour tout vous dire, cela ressemblait en tous points à une comédie : je manquai de m'étrangler avec mon diabolo lorsqu'il s'assit avec assurance à ma table et commanda une bière et j'essayais de rassembler le peu de dignité qu'il me restait pendant qu'il déblatérait sur la splendeur du coucher de soleil. A aucun moment il ne me vint à l'esprit que cette approche était pour le moins ridicule et je m'efforçais de me donner une contenance en glissant à nouveau ma paille entre mes lèvres et en m'adossant à ma chaise. Je me sentis même flattée. Trop concentrée sur la façon dont j'allais boire sans faire de bruit, j'en oubliai le semblant de conversation. Le jeune homme me regardait en souriant, l'air un peu interloqué. J'entrepris alors de lui demander son prénom. Raphaël. Il me retourna la question. Adèle. Je n'avais guère l'habitude d'être abordée de la sorte, il le remarqua sans doute puisqu'il enchaina de lui-même, parlant de lui, déclarations que je ponctuais de hochements de tête. Les boissons avalées et le buveur de bière à court de mots, il me proposa d'aller se promener sur le port en admirant le coucher de soleil. Je ne pipai mot et pour seule réponse attrapai Félix et poussai ma chaise. Il se leva et me tendit une main que je ne saisis pas. Cela ne suffit pas à le décontenancer. C'était grandiose. Le soleil rougeoyait et le ciel se parait de rose et d'orange. Après tout, le crépuscule, c'est un peu la métamorphose du jour en nuit. Dans mes bras, Félix s'impatientait, à mes côtés, Raphaël me parlait de rock, je crois. Je n'écoutais pas. Je me sentais bien. Tellement bien que lorsqu'il se pencha vers moi et que son visage ne fut plus qu'à une infime distance du mien, je fermai simplement les yeux, mais lorsque je le sentis trop insistant, je mis fin à notre étreinte. Je ne lui avouai pas que je ne savais pas, que je ne saurais jamais. Pas ce soir. Je prétextai devoir rendre Félix à sa propriétaire avant la nuit et tournai les talons prestement. Je ne lui accordai pas un regard de plus ce soir-là. Je n'avais pas menti, je déposai bien le chat à ma voisine, puis rentrai chez moi, sans Félix que je reverrais le lendemain et sans jeune homme que je ne reverrais sans doute jamais. Mon appartement me paraissait trop spacieux pour moi, j'errais d'une pièce à une autre sans but précis, ne tenant pas en place. Je pensais à cette soirée. Elle me paraissait maintenant irréaliste, je m'en souvenais comme si quelqu'un m'avait raconté cette scène mais que je ne l'avais pas vécue. Je ne parvenais pas à visualiser le visage de Raphaël, peut-être ne l'avais-je pas vraiment regardé. Je m'attardai sur les détails de cette rencontre. Son assurance, ma docilité, mon absence. Après tout, étais-je vraiment présente dans chacun des actes que j'accomplissais au quotidien ? Je n'en étais pas certaine. Minuit passé, je décidai de tenter de m'endormir. Le sommeil me gagna rapidement, mais je m'endormis pleine d'interrogations.
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Dernière habanera
Short StoryQuand Adèle rencontre Raphaël, ce n'est pas le coup de foudre. Il est arrivé dans sa vie on ne sait trop comment et s'immisce chaque jour un peu plus dans la vie de cette jeune femme douce et névrosée ; sans qu'Adèle s'en rende compte, il s'instaure...
