Il était une fois, une maîtresse d'école très gentille, tellement gentille que les enfants l'appelaient tout le temps et lui parlaient tous en même temps sans jamais lever la main. Au point qu'elle n'arrivait jamais à comprendre ce qu'ils disaient, les mots, les phrases se mélangeaient pour ne devenir qu'un langage incompréhensible.
Elle entendait : « Maîtresse je... maîtresse, il n'arrête pas de... un bobo... m'a embêté... il a copié... j'peux aller boire... un plomb propre a mal aux vacances... ma sœur a déchiré les doubles goûter... il a copié sur mon taille crayon... le sommet du verbe... deux fois quatre fonte le singulier... j'ai perdu mon rituel dans la cour... »
La maîtresse répondait donc à côté car elle n'entendait jamais en entier ce que lui disaient les élèves. Eux-même s'inquiétaient auprès leurs parents :
— Elle est très gentille la maîtresse, mais quand on lui pose une question, elle répond n'importe quoi, elle ne comprend pas quand on lui parle, même si on répète, même si on crie.
Les parents sont allés voir la maîtresse : effectivement, elle était très gentille. Elle répondait tout à fait normalement aux questions quand les parents lui posaient.
Les parents étaient tout à fait rassurés, mais ne comprenaient pas pourquoi la maîtresse insistait autant auprès d'eux pour que les enfants lèvent la main :
— Sinon, ils parlent tous en même temps et l'on ne s'entend plus.
Elle avait mal à la tête en fin de journée et était déçue que ni elle, ni les enfants ne se comprennent.
Un jour la maîtresse était en classe et elle vit un papillon doré et bleu se poser sur la fenêtre. Elle voulut dire à la classe :
— Regardez ce magnifique papillon, c'est un...
Les élèves l'interrompirent pour parler tous en même temps. La maîtresse se dit : « Ah, si seulement je pouvais disparaître et m'envoler dans la nature quand les enfants m'appellent tous en même temps... »
Quelques minutes plus tard, voyant que la maîtresse n'essayait même pas de leur répondre, les élèves l'appelèrent tous en même temps :
— Maîtresse !
— Maîtresse !
— Maîtresse !
Et la maîtresse disparut sous leur yeux ébahis. Ils l'appelèrent, la cherchèrent dans toute l'école, mais ne la trouvèrent pas. Elle n'avait pas pu sortir de l'école, la gardienne l'aurait vue. Alors, où pouvait-elle bien être ? Ils entrèrent dans toutes les classes, jusque chez le directeur qui les a renvoyés dans leur classe sans les écouter :
— Retournez tout de suite dans votre classe, votre maîtresse va s'inquiéter de ne pas vous voir.
Ils revinrent dans leur classe et se mirent à pleurer. Mais où est notre gentille maîtresse ?
Ce qu'ils ne savaient pas, c'est que leur maîtresse s'était transformée en papillon. Elle était sortie par la fenêtre et vivait un moment merveilleux à voleter dans la nature. Plus les enfants l'appelaient en la cherchant, plus son temps de vie en tant que papillon se prolongeait.
Ce fut lorsqu'ils revinrent en classe et qu'ils furent silencieux, le regard perdu par l'incompréhension, qu'elle réapparut dans la cour. Elle retourna dans sa classe, euphorique de cette merveilleuse escapade.
Dès qu'ils la virent, ils redirent en même temps : « Maîtresse, maîtresse, maîtresse » en se précipitant vers elle, mais elle disparut à nouveau sous leurs yeux.
Une élève, plus observatrice leur dit :
— Taisez-vous, tous ! Ne l'appelez plus, cela va peut-être la faire revenir.
Ils se turent et elle revint. Ils allaient se remettre à crier mais eurent peur qu'elle ne disparaisse à nouveau.
Elle leur raconta alors la vie des papillons sans oser leur dire qu'elle en était devenu un.
Depuis ce jour, dans cette école, on lève le doigt et on attend que la maîtresse soit disponible pour interroger les élèves. On ne lève plus jamais le doigt en disant « Maîtresse, maîtresse, maîtresse », car on sait que dans la classe, la maîtresse disparaît quand on l'appelle.
