Dimanche 3 Mars

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Bonsoir maman, mon frère vient de me dire que je n'étais personne pour lui.

      Je sais qu'à plusieurs reprises il t'as dit qu'il me détestait et il m'a déjà insulté de tous les noms. On peut me reprocher ce qu'on veut mais jamais je n'ai osé dire que je le déteste. Je n'ai jamais éprouvé une once d'animosité envers lui malgré ce que tu peux penser. Je n'ai rien fait pour mériter ces paroles, et je tiens à te le dire même si je sais que tu ne me croiras pas.

      J'ai pu remarquer au fil du temps, que mon absence n'était pas vraiment un manque pour vous, mais peut être que je me fais des idées. Je ne t'écris pas ça pour me victimiser ou me plaindre, mais pour que tu comprennes.
J'ai voulu, à plusieurs reprises avoir cette conversation avec toi, mais malheureusement le dialogue est devenu difficile entre nous, alors je préfères t'écrire ce long message.

      Je manque d'affection et je me sens extrêmement seule, même si je sais que tu fais de ton mieux. J'ai déjà essayé à plusieurs reprises de te le faire comprendre mais sans succès. Malgré ces 9 années passées ici, je n'arrive toujours pas à me faire à la vie en France. Je ne comprends pas leur mentalité ni leur façon de vivre, raison pour laquelle je n'ai aucune vie sociale, car je me sens à part et différente.
Je pense différemment, j'agis différemment des gens de mon âge et je ne sais meme pas si c'est les autres qui sont bizarres ou si c'est moi qui ne suis pas normale. J'ai eu une éducation solide au Sénégal et j'ai développé des façons de penser et des idéologies qui sont radicalement différentes à celles de la France, comme par exemple les rapports que doivent entretenir un aîné et son cadet. Au Sénégal, tu sais comment ça fonctionne, il faut respecter son ainé, quand l'ainé dit, le cadet doit obéir. Et c'est la première chose qui m'a choqué ici, que mon petit frère ne m'obeisse pas. Alors comme au Sénégal, ma réponse au début était de le taper pour qu'il m'écoute ce qui, aujourd'hui je le sais, n'est pas bien. Mais quand je suis arrivé en France à l'âge de 8 ans presque 9, je n'en avais pas conscience car pour moi fouetter un enfant était quelque chose de tout à fait normal. Jusque là, j'avais toujours été élevée comme une enfant unique donc je n'avais jamais eu de petit frère ou petite soeur à la maison pour apprendre à me comporter. Mais tu n'as pas pris cela en compte et très vite, tu as traduit mon comportement envers Jason comme de la haine alors que ça n'a jamais été le cas. Tu n'as jamais vraiment essayé de comprendre mon point de vue.

       J'ai dû me réadapter à un tout nouveau monde, où les gens étaient différents, la nourriture était différente, l'ecole était différente, tout était différent. Et j'ai toujours été quelqu'un qui fait les choses sans se plaindre donc je ne t'ai jamais expliqué quelles difficultés je pouvais rencontrer dans ce nouveau monde. Peut-être que ça a été ma première erreur car cela a fait qu'on se comprenne de moins en moins avec le temps.
      J'ai essayé de me faire des amis ici, et parfois j'y suis arrivé, mais au debut, c'est à dire à peu près les 2 premières années, j'etais encore une enfant, donc je parlais à tout le monde et je m'en fichais de savoir si c'etait mes amis ou non. Mais plus le temps est passé, plus j'ai pris conscience des choses. Ça a surtout commencé en 3ème, quand on est allé habiter chez Michel, en Bretagne. Tu ne m'as jamais demandé comment ca c'était passé là-bas pour moi et pourquoi je deteste autant cette region. Et je pense que ça a aussi été une de tes erreurs, tu ne m'as jamais posé assez de questions.

        Comme tu le sais, j'ai toujours eu des problèmes de poids. Très tôt deja, je faisais des régimes, ou je devais faire attention à ce que je mangeais. Encore aujourd'hui, j'ai honte de manger devant les gens parce que j'ai l'impression que je mange toujours trop. Quand j'étais petite, je n'avais pas forcément conscience de tout ca. La premiere fois que j'ai pris conscience de mon poids, c'est quand j'avais 8 ans chez tata Yvette et qu'on m'avait pesé à l'hôpital. La balance a affiché 48 kg et j'ai bien vu à quel point elle était choquée. Son regard m'a sincèrement marqué, mais elle ne m'a jamais fait de reproche ou de remarques. Je me souviens même que ce jour là je lui ai demandé si c'etait beaucoup mais elle m'a dit "ne t'inquiète pas, tu ne fais que 48 petits kilos." Aujourd'hui je sais que c'était beaucoup trop pour mon âge, tout comme mon poids aujourd'hui mais au lieu de m'accabler de reproches, tata Yvette m'a rassuré.
        D'ailleurs, malgré les nombreuses erreurs que j'ai pu faire quand j'habitais chez elle, elle ne m'a jamais grondé. Même si je n'etais pas son enfant et qu'en réalité elle est ma cousine, elle prenait toujours le temps de m'expliquer les choses calmement.

          Quand je suis arrivé ici en France, ce n'était plus la même chose. Le docteur Sulche ne m'a jamais dit que je ne faisais que 52 ou 62 ou 72 petits kilos. Il m'a toujours mis face à l'urgence en expliquant à quel point il était urgent pour moi de maigrir. C'est pour ça que je n'aime toujours pas aller chez lui. Toi non plus tu n'étais pas très délicate au début. Je me rappelles quand tu me disais que j'etais grosse. Meme si je sais que tu me disais ça pour mon bien, c'etait très blessant. Et involontairement, tu es une des premieres personnes à m'avoir fait me detester. Je sais que quand tu me disais ça c'etait pour que je me bouge et que je change. Mais comment voulais tu qu'une enfant de 12 ans à qui on a jamais appris à bien manger ou à faire du sport se prenne en main sans l'aide de personne ? Je n'ai jamais vraiment senti que tu me soutenais dans ce procesus qu'était ma perte de poids. Même si je sais que parfois tu faisais des efforts. Il y a de nombreuses choses que j'ai faite qui, en tant que mère, auraient dû t'allarmer. Mais tu as toujours été très occupée à te battre contre toi-même et je le comprends. Mais j'avais toujours été la priorité de tout le monde au Sénégal et je n'ai jamais compris pourquoi je n'étais pas ta priorité.

        Tellement de choses ont changées brutalement pour moi depuis mon départ du Sénégal. La plus grosse c'est ma séparation d'avec papi. J'etais la personne qu'il aimait le plus au monde et c'était aussi le cas pour moi. Il ne m'a jamais dit qu'il m'aimait mais il n'en avait même pas besoin. Personne ne se dit je t'aime au Sénégal, raison pour laquelle j'ai tant de mal à vous le dire. Pas parce que je ne le pense pas mais parce que je ne sais pas le faire. Avant de quitter le Sénégal je ne vivais déjà plus avec lui et je n'ai jamais compris pourquoi.
Quand je suis venu en France il m'a fallu quelques temps pour remarquer à quel point il me manquait.
Je sais que c'est bête et que ça n'aurait sûrement rien changé mais j'ai l'impression que si je n'avais pas quitté le Sénégal et que j'etais resté vivre avec lui, il serait encore vivant. Je sais que c'est peu probable mais je me dis tout le temps que si j'étais resté avec lui il aurait surement voulu se battre pour moi et il serait encore en vie. Je ne sais pas comment l'expliquer mais quand je l'ai vu pour la dernière fois l'été 2013, ce jour là, quand Anne, Jean, Yavane, Allan, Jordan et moi on était sur le point de partir, je savais que je ne le reverrai plus jamais. Apparemment mon instinct d'enfant ne m'a pas trompé.

        Je vis tous les jours depuis le 13 mai 2014 avec l'impression d'être responsable de la mort de papi. Je sais que ce n'est pas vrai et que de toutes façons il serait mort. Mais le fait de savoir que quand il était sur son lit de mort c'est moi qu'il appelait et que je n'etais pas là me fait me sentir coupable car j'ai l'impression que si j'avais pu venir il serait peut etre guerri. Je ne t'ai jamais dit tout ça, et je ne sais même pas si un jour tu seras au courant parce que tu ne liras peut-être jamais ceci.
Il y a encore tellement de choses que tu ne sais pas sur moi et que j'aimerai te dire. Une de ces choses est la principale raison pour laquelle je suis comme ça aujourd'hui. Mais si je te le dis, tu ne vas pas me prendre au serieux tout comme la femme à qui j'en ai parlé ne m'a peut-être pas prise au sérieux en tout cas je n'en ai pas l'impression.
       Je ne veux pas te dire toutes ces choses que j'écris actuellement car j'ai peur qu'un jour tu ne les utilisent contre moi. Or je sais que tu es ma mere et que tu ne me ferais jamais ça consciemment. Mais il t'es déjà arrivé dans le passé de me dire plusieurs choses blessantes parce que sous le coup de la colère tu ne controles pas souvent tes paroles. C'est pour ca que parfois je ne veux pas me confier a toi.

       Au cours du temps, je me suis renfermé sur moi-même. Je n'aime plus la companie des gens car j'ai toujours l'impression de les ennuyer ou d'être de trop. Je préfère rester seule pour ne déranger personne. Regarder des séries sur internet. Mais en même temps j'aimerais vivre comme les autres adolescentes et les jeunes adultes. Je suis bientôt adulte mais je ne sais meme pas comment je dois me comporter. J'ai peur de me comporter en adulte car les gens vont dire que je veux faire plus vieille que mon âge et je ne peux pas me comporter en enfant car je ne suis plus une enfant. Je suis vraiment perdue dans le role que je dois tenir en société. Je me demande vraiment quelle est mon utilité. Le seul auquel je peux me remettre c'est à Dieu. C'est pour ca que je m'en suis remise à cette religion que tu as de nombreuses fois traité d'extrémiste parce que je ne veux pas aller en boîte de nuit, que je ne veux pas porter de vêtements moulants ou que je veux rester vierge jusqu'au mariage. Tout cela ce sont des décisions que j'ai prises volontairement. Je trouve que je ne m'applique pas assez dans la religion car je lis rarement la bible et je ne pris qu'une fois par jour, ce qui n'est pas assez. Je sais que je devrais faire plus pour Dieu, mais je n'y arrive pas et j'ai l'impression que si je meurs aujourd'hui, je ne serais même pas digne d'aller au paradis.

À quoi rime ma vie? Je ne sais pas.

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