Nuit Première

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        Je pense que l'on s'est déjà tous demandé ce que l'on ferait si l'on savait le jour précis où la mort frappera. Moi, je me le suis demandé une fois. Et cette fois, je l'ai su. J'ai appris que j'allais mourir. Certes, nous mourrons tous, les uns après les autres, et même certains avant d'autres. Les meilleurs partent toujours en premier. Mais je m'égare. 

J'étais là, dans un bureau stérile, devant un médecin aux yeux vides et aux poches pleines, qui m'annonçait avec une voix faussement compatissante que j'allais quitter ce monde dans bien peu de temps. Mon cœur a raté un saut, comme s'il avait voulu s'entraîner un peu à sa future condition. Je crois que j'ai souris poliment en lui tendant ma carte vitale. Il a sourcillé, mais l'appel de la carte verte était trop fort pour chercher à comprendre ma réaction. Je suis repartie comme j'étais arrivée, le regard de la faucheuse ne semblait pas s'être approché de moi.
         Au fond, elle, elle le savait déjà, j'imagine. Si cette entité existe, et qu'elle sait quand et où nous mourons, elle n'attend pas les avis d'un professionnel de médecine. Elle rôde autour de nous, sans que nous ne sentions le poids de ses longues mains sur nos épaules. Nous ne savons jamais quand nous allons réellement mourir. Au fond, j'aurais pu me faire écraser par un six tonnes en sortant du cabinet, et le docteur aurait eu l'air bien bête de m'annoncer qu'il me restait plus longtemps que cinq minutes à vivre.

         Oui, les docteurs ignorent quand la mort frappera. Mais ils font des estimations, des calculs qui sont étrangers au commun des mortels qui n'a pas passé huit ans à étudier des morceaux de gens, en dessin ou en vrai. Sont-ce des dessins d'art qu'étudient les médicaux ? Moi je sais que des gens comme Rembrandt on fait de l'art de nos corps, de la nature pourtant si dégoûtante, mais je ne sais pas si les dessins de Rembrandt s'étudient en fac de médecine.

         Mais je m'égare. Je m'égare énormément, en général. Je n'ai pas le sens de l'orientation des pensées. Maman disait de moi que j'étais un peu lunatique, mais je n'ai jamais compris ce que la Lune avait à voir avec ça. Peut-être que la Lune aussi savait quand est-ce que j'allais mourir. J'étais même peut-être la seule à l'ignorer. Peut-être que tout le monde savait avant moi. Et que ce docteur était en fait bien la seule personne aimable qui ait daigné me le dire ! Mais cela supposerait un égoïsme universel que seul aurait brisé un homme totalement désintéressé des hommes et alléché par leurs possessions financières. Moi, je pense que l'homme n'est pas égoïste.

         Un jour, une dame m'a dit que j'avais une feuille morte dans les cheveux. Je rentrai du petit parc qui est à quatre cents mètres de mon appartement, et j'avais longuement traîné sous les platanes aux feuillages qui tombaient. J'avais un peu trop tardé à regarder leur chute, inévitable, fatale, dramatique. J'avais dessiné sur mon petit carnet le cimetière de feuilles d'automne. C'était amusant. D'imaginer tant de tombes pour tant de petits êtres qui nous paraissent insignifiants. Cette dame, elle aurait pu me regarder, pouffer de rire, et continuer sa route. Mais elle a considéré que mon embarras lui pèserait sur la conscience, et elle s'est arrêtée. De sa voix qui puait la cigarette, elle a soufflé entre ses dents jaunies que j'avais une feuille morte sur la tête. Je l'ai regardé, les yeux tous ronds et l'estomac légèrement soulevé par son haleine terrible. Je crois que j'ai souris poliment, et j'ai retiré la feuille en lui expliquant que j'allais la garder. Elle était rouge, rouge comme un beau rouge. Alors elle est partie, en s'étonnant que j'ose allonger de quelques mots cet échange purement cordial, presque généreux. Et moi, j'ai gardé ma petite feuille rouge, dans un gros livre que je n'ai jamais eu le courage de finir. Elle aurait pu être égoïste, ne pas prendre pitié de moi, ne pas me tendre si gentiment l'aumône de ses mots, et j'aurais pu perdre ma feuille.

         Ça m'embête un peu, de mourir. Je suis très mauvaise en fins. Mes fins de relations, la fin de mes études, celles des livres et des films, des repas et des balades, je rate tout. Je ne donne jamais de fin bien définie, bien ronde et douce, qui ferait poser les mains sur les hanches, dans un soupir de satisfaction. Non, moi je fini en barbouillant, en titubant. Mais je ne recommence jamais, pourtant. C'est parce que je ne crois pas en la réincarnation, je ne voudrais pas devoir recommencer à vivre parce qu'un jour j'ai recommencé le livre que je n'avais pas compris. Une vie, c'est déjà bien fatiguant. Je me demande si les morts s'en remettent un jour, de la vie. Peut-être que l'éternité est trop courte pour le temps de souffler. Ça m'embête un peu de mourir.

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