Assise au pied d'un magnifique chêne centenaire, je dessinais comme à mon habitude la végétation et les quelques oiseaux qui osaient se poser devant moi. Le calme de la forêt était sans doute le seul point positif de mon petit village.
Perdu au beau milieu du Japon et entouré par des étendues sauvages toujours plus luxuriantes, Fuchiro n'avait plus rien à me faire découvrir.
Chaque pierre, arbre, ruisseau et clairière étaient déjà peints, griffonnés et capturés à jamais dans mon journal.
Dissimulé derrière une couverture en cuir de bœuf marron foncé, se trouvait un monde que j'aimais appeler « le chaotique pays imaginaire ». Ce monde fantastique était un reflet du réel, mais aussi de mon imagination débordante. Dessins, pensées ainsi quelques poèmes noircissaient les pages à un point, que j'avais dû rajouter des feuilles supplémentaires.
Depuis toute petite, je voyais des choses extraordinaires. Cerf au pelage d'or et d'argent, loup géant et renard aux yeux ambrés apparaissaient sous mes yeux et peuplaient mes rêves les plus fous. Afin de ne pas les oublier, ils se retrouvaient, généralement, immortalisés dans mon calepin.
Dans un soupir, je terminais ma peinture en ajoutant une pointe de rouge et rangeais, avec grand soin, mon matériel. Mon carnet sur les genoux et la tête posée sur le tronc noueux de l'arbre, je fermais les yeux et écoutais les bruits qui m'entouraient. Craquements, gloussements et ruissellements raisonnaient autour de moi et offraient à la forêt une symphonie onirique qu'uniquement certaines personnes savaient percevoir et comprendre.
J'aimais la nature. Elle était comme une partie de moi et m'offrait un réconfort que nul n'aurait su me donner. Orpheline depuis toujours, je vivais avec ma grand-mère d'adoption, mamie Kyo. C'était une femme qui ne me ressemblait en rien, mais qui pourtant m'avait recueilli et élevé comme sa propre fille.
Les yeux fermés, je l'imaginais assise devant la maison en train de siroter son thé et parler avec la première personne qui voudrait bien l'écouter. Ma grand-mère était une femme sage et si généreuse, qu'il n'était pas rare de voir les enfants du village venir à la maison pour goûter.
Mon ventre grogna quand une succulente tarte aux pommes recouverte de perles de sucre se matérialisa dans mon esprit.
- Chut, marmonnais-je à moi-même pour couvrir un nouveau rugissement mécontent de mon intestin.
Le soleil était encore haut dans le ciel et il était hors de question de rentrer aussi tôt. Ce fut sans aucun doute par gourmandise que je me redressais d'un bond et attrapais mon sac.
Non loin du chêne, se trouvait un énorme buisson de ronces rempli de mûres. Matures et bien noires, elles suffiraient à calmer ma faim et me feraient tenir un peu plus longtemps.
Quand je fus enfin devant le mûrier, je pris tout mon temps pour admirer les épines des ronces. Recourbées comme les griffes d'un chat, elles étaient une défense très efficace contre les gourmands. Je serais sans doute restée des heures à les admirer, mais un craquement sourd me fit sursauter.
Très rare étaient les courageux qui s'enfonçaient ci-loin dans la forêt. J'étais sans doute la seule, au village, à oser me rendre aussi près des ruines de l'ancien temple. Ce lieu historique était à une bonne heure de marche de Fuchiro et était si grignoté par la végétation, qu'on passait facilement à côté.
- Il y a quelqu'un ? demandais-je naïvement et restant sur mes gardes.
J'avais beau scruter les alentours, je ne voyais rien. La sensation d'être observé était pourtant bien présente et devenait de plus en plus pesante.
La peur n'était pas dans ma nature, mais depuis quelques nuits, mes rêves étaient agités par de lugubres cauchemars, qui m'empêchaient de dormir.
- Il y a quelqu'un ? redemandais-je quand un nouveau craquement raisonna non loin de moi.
Une lumière aveuglante émergea alors et plongea le bois dans une lueur bleuté. Mes mains se crispèrent autour de mon petit pendentif et je me mis à hurler à pleins poumons. Quelque chose d'énorme venait de m'attraper et me soulever du sol.
***
Le nez chatouillé par une brindille, j'ouvris les yeux. La forêt avait laissé place à une plaine bien verte et la chose, qui m'avait fait si peur, n'était plus là. Douloureusement, je me redressais et frottais mes yeux du revers de la main. Je ne me rappelais pas avoir erré et encore moins avoir été bougée.
- Par les dieux, jura une voix derrière moi.
Doucement, je me retournais et reteins mon souffle. Mon imagination était débordante, mais elle n'était jamais allée aussi loin. Debout à quelques pas de moi, se tenait une créature à tête de tigre. Habillé comme un humain, l'animal me regardait avec des yeux ronds et semblait tout aussi surpris que moi. Sa tunique en toile marron était ouverte sur son torse poilu et son pantalon de la même matière ne laissait passer que sa longue queue féline. Il avait toutes les expressions humaines, seuls son corps et ses pattes, en guise de mains, faisaient de lui un homme-bête.
-Astride, appelle le général ! cria-t-il. Je l'ai trouvé.
Paniquée, je me redressais d'un bond.
- Où suis-je et qu'êtes-vous ? demandais-je.
La créature ne bougea pas d'un pouce et se contenta de me sourire bêtement.
- Vous n'avez rien à craindre...
- Où suis-je ? hurlais-je.
Une bourrasque de vent se leva aussitôt et le visage de l'animal se déforma.
- Calmez-vous, bafouilla-t-il avant de protéger sa tête d'une autre rafale.
Comment pouvais-je rester calme ? Je ne savais pas où je me trouvais, le vent semblait étrangement réagir à mes états d'âme et, surtout, je discutais avec une créature mi-tigre mi-homme.
Perdue et terrifiée, je me laissais tombée et collais mes mains sur mes oreilles. Les cris qui retentirent furent si perçant que même le vent ne réussit pas à les camoufler. Mes oreilles n'avaient plus rien d'humaine ou presque. Plus longues et plus fines, elles étaient devenues pointues au niveau de l'hélix et étaient si sensibles que les touchaient me procurait des frissons atroces.
- Je me suis transformée en elfe, beuglais-je.
- Transformé ? souffla la créature avant d'être poussé sur le côté.
Entièrement habillés de noir et protégés par plastron sombre, un garçon légèrement plus vieux que moi s'agenouilla à mon niveau et manqua de s'étouffer quand son regard croisa le mien. Son visage sévère était encadré par de longs cheveux noirs solidement attachés en queue-de-cheval.
- Tatiana ? me s'enquit-il en me tendant la main.
Mes yeux étaient comme figés et semblaient chercher où j'avais bien pu voir cet homme. Ses iris d'un mauve profond ainsi que la discrète cicatrice sur son menton ne m'étaient pas inconnus, au contraire. Il me rappelait ce personnage que j'avais inventé petite et que j'adorais dessiner.
- Comment connaissez-vous mon nom ? grondais-je sèchement en repoussant avec violence son bras.
Un peu vexé, il bougonna quelque chose et se redressa. Aussitôt, deux hommes en armures apparurent et m'attrapèrent sans ménagement.
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From Earth
Fantasy"Mon cœur bat toujours, c'est le principale, non ?" "Oui, mais le mieux, c'est de lui donner une raison de battre à nouveau" Toncoeurbat
