Nous étions sortis du Conservatoire précipitamment après le concert.
Nous avions parlé de tout et de rien, de musique. Il m’avait raconté sa vie, je lui avais raconté la mienne.
Lorsque nous fûmes arrivés devant la bouche de métro, au Square Victoria, l’édicule Guimard me rappelait Paris… Nous descendîmes les deux séries d’escaliers, arrivâmes à la hauteur des portiques, passâmes nos tickets, et nous recommençâmes à discuter. Nous ne nous arrêtions plus, nous étions lancés.
Il était 23h30, le métro d’ordinaire si rempli demeurait vide : ce qui nous laissait encore plus seuls et en toute intimité.
Je savais qu’il s’appelait Garrys, Garrys Mc Hinley. Il avait vingt-six ans, portait de petites lunettes rondes noires, avait les yeux bleus, des cheveux mi-courts blonds. Il avait la peau blanche avec un teint de rose.
Il était pianiste au Conservatoire de Montréal, dans le même orchestre que moi qui étais second violon.
Nous étions assis face à face, lui me parlait en me regardant, moi je le regardais en l’écoutant : il semblait incapable de s’arrêter, emporté dans un flux de paroles trop fort pour s’en extraire. Au fur et à mesure, la conversation porta sur nos situations sentimentales respectives : il était célibataire et moi je sortais d’une relation « mouvementée ». Pour tout dire, il s’avère que je suis bisexuel. Garrys ne le savait pas, et moi j’ignorais qu’il était gay.
Le lendemain, nous sortîmes de la répétition sensiblement à la même heure. Nous avions passé la journée à converser par regards interposés : ses yeux cherchant les miens, les croisant, regardant ailleurs, gênés. Par ce jeu visuel, il m’intriguait davantage, et me rendait encore un peu plus impatient de le revoir le soir, en rentrant chez nous. Le courant passait bien, Garrys deviendrait sûrement un très bon ami.
Nous nous dirigeâmes vers le métro, sans surprise encore désert. J’aimais à penser que ces moments, dans le métro, nous rapprochaient énormément, et j’imaginais des scénarios improbables et un tantinet fantasques, mon imaginaire s’emballait.
Ce soir-là, nous avions une fois encore parlé de nous : nous faisions connaissance. Pourtant, après deux jours, j’avais l’impression d’une redécouverte totale de sa personnalité et d’un perpétuel changement. Je le trouvais vraiment incroyable : toutes ces qualités que je n’avais pas, j’y voyais émerger une exceptionnelle complémentarité. J’espérais en discerner une… Il me semblait si différent, tellement plus vivant, avec une envie de vivre, de voir et d’essayer tout ce qui l’entourait. Il me parla un moment d’apprendre le violon et le chant, il se passionnait pour tout, chaque talent qui existait, il voulait le faire sien. Son tempérament était vraiment d’une nouveauté déconcertante, me sortant de la monotonie dans laquelle je m’engouffrais avec mon entourage ; il m’amusait avec des petits jeux de mots qui - sans être nécessairement hilarantes – me provoquaient à chaque fois des fous rires systématiques.
Donc nous parlions, j’en savais de plus en plus sur lui, je voulais tout savoir de cet être qui me fascinait : connaître par cœur cet individu qui m’attirait plus que quiconque. Ce n’était plus une simple attirance physique, j’étais obnubilé par lui, par ce qu’il disait, par ce qu’il était.
Il me parlait de ses sœurs, avec qui il partageait tout depuis toujours. De sa mère, sans qui tant de fois il n’aurait pas tenu. Elle avait vraiment l’air, selon sa description, d’une femme très douce et très attentionnée. Sur ce point je le jalousais un peu, mon père avait quitté ma mère alors que j’étais encore bébé, et celle-ci en souffrait beaucoup, la rendant d’un naturel triste. De mon côté aussi, il se trouve que j’avais la chance d’avoir une sœur extraordinaire, aussi avenante que persévérante. Sans qui, moi non plus, je n’aurais pas tenu toutes ces fois où mon étouffante famille me donnait des idées noires.
Nous sortîmes du métro – comme cela allait devenir notre habitude – en pleine nuit, je lui parlais encore, de tout et de rien. Cela nous devenait de plus en plus agréable de nous côtoyer et donc de plus en plus difficile de nous quitter. L’heure passait sans me laisser le temps de m’en rendre compte, il finit par regarder sa montre et m’annonça qu’il s’en allait. Il me fit une bise, contre toutes attentes, à moi qui n’espérais ce soir-là qu’une simple poignée de main. Il avait la peau des joues incroyablement douce. Il faisait très froid, il était brûlant. Il me surprit encore une fois.
Puis, il se retourna et me lança : « À demain ! » avant de s’engouffrer dans une rue un peu plus loin. Je ne saurais dire pourquoi, même si je pense maintenant avoir réalisé, cette soirée resterait comme le début de quelque chose de nouveau, quelque chose d’inespéré. Ce contact était si inattendu, il avait provoqué en moi un tel bouleversement, un raz de marée émotif si intense qu’aucun barrage ni aucune barrière sentimentale ne pourrait jamais retenir. Rien. Rien n’aurait résisté. J’attendis de ne plus le voir, puis regardai le ciel obscurci par des nuages bas. Je me mis soudain à sangloter : je perdais mes repères un à un. Je commençai alors à courir, comme je n’avais jamais couru, désirant plus que tout la compagnie d’un proche, d’une présence réconfortante, d’une épaule sur laquelle tomber. Je parvins dans mon avenue, mon appartement n’était plus qu’à quelques mètres. La neige au sol me ralentissait, je maudis alors le temps, qui était sans que je ne m’en rende compte, un parfait reflet de mon aspiration du moment : le vide, le calme, un silence profond, une solitude, tout cela empêché par un élément étranger, un inconnu, qui m’obstruait la vue. Ou peut-être étaient-ce des larmes ? Je rejoignis enfin mon immeuble d’un bleu blanchâtre et pâle. Je ne me souviens plus du reste, les escaliers, ma porte : tout se succédait, se mélangeait, mes sens m’abandonnaient, mon cerveau était complètement obnubilé par Lui.
Je me saisis de la torpeur qui me tendait les bras, et tombai sur ce qui devait être mon lit. Je ne pensais et voulais qu’une seule chose : ses bras, ultime refuge de mon esprit dans ce monde de bruits cherchant une oreille qui les écouterait. Il était 01:38, je sombrai dans un sommeil congestionné mais follement désiré.
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Sens Unique
Conto-Découverte et Déception- Quand on rencontre son âme soeur, difficile de voir le monde tel qu'il est...
