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Du grabat à la scène

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Il apparaît sur la scène en s'excusant presque. Son pas est lourd, son dos légèrement voûté. Du fond de la salle déjà l'on entend les sifflets et les heurts ; lui ne s'arrête pas et tend une patte d'ours vers le micro, comme pour s'arrimer. L'ancre ainsi jetée l'homme, animal, accorde sa guitare de ses gros doigts tel un bûcheron aiguisant sa hache : avec poigne et précision. Les gens sont surpris, s'interrogent : saura-t-il à nouveau ? Il y a pourtant une grâce dans ces mouvements brusques, une beauté candide de la brute maladroite.

Le chanteur ne lève pas la tête qu'il garde vissée sur ses cordes, et baisse le micro : "bonsoir". Les huées, les injures. Il plaque un accord incroyablement subtile de ses énormes paluches, s'apprête à chanter et toutes, tous, s'attendent à le voir hurler, dévorer le micro. L'homme, serein, laisse aller son souffle chaud. Les cordes vocales sont raides, ébréchées et telle une flamme, sa voix tremble puis vacille au passage de l'air. Un petit groupe ne cesse d'argumenter bruyamment, mais l'attention n'est bientôt portée que sur cet homme seul qui chante. Toutes, tous, ont les yeux braqués sur lui, sur ce paradoxe vivant, cette chose indéfinissable et morne, qui souffre quand elle fait vibrer le timbre, brute et sauvage quand elle se livre. Le chanteur, dans sa peau de monstre sans pitié, se voit devenir biche discrète et farouche.

Chaque iris le brûle jusque dans la chair comme mille soleils inquisiteurs. Il ferme les yeux, disparaît de ce monde où tout l'accable, ne voit pas comme toutes, tous, sont cueillis, saisis de l'étrangeté superbe qui se trouve face à eux. Il donne tout, se sert du brasier qui l'anime pour enflammer la salle d'un cri, arraché des entrailles, expulsé par la poitrine pour retomber en pluie fine et délicate. La tension redescend alors, le chanteur ouvre les yeux et voit comme le monde lui appartient à nouveau. Il sourit tendrement.

La chanson s'arrête, l'homme pose sa guitare, s'en va. Personne n'ose applaudir. Une dernière injure, seule, blessante, fend le silence pour lui transpercer le coeur d'une flèche d'or. La scène est vide, le chanteur est dans la loge à panser sa plaie. C'est d'ici, lorsque tout redevient sombre et morne, qu'il sent le grondement parcourir le sol et lui remonter la colonne jusqu'au crâne. Au loin, le public se réveille enfin : ils en veulent encore. D'un oeil poché par le poids du trop long silence, la larme vient irriguer la ride sèche et l'âme aride. La vie peut reprendre, un peu.

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⏰ Last updated: Jan 09, 2019 ⏰

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