Mandarine

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C'est seulement après le cinquième arrêt de trop que l'idée de rentrer chez moi m'a effleuré l'esprit. Ce n'est pas comme si j'avais décidé de partir à l'aventure. Partir à l'aventure en métro, c'est un peu comme sauter en parachute du haut de ses escaliers : tu ne vas pas très loin. Avec un peu de chance, je me ferai simplement foutre dehors au terminus. Bon, en plus, terminus ça ressemble à terminal. Du coup, je pense à mon grand-père. « Il est en phase terminale » qu'ils ont dit. Il a encore tenu deux ans après ça, le vieux. Faut pas jouer avec les mots qu'on ne maîtrise pas. Sept arrêts. C'est peut-être enfin le jour où je vais voir l'endroit où s'endorment les métros. Je me demande si le conducteur dort dedans, un capitaine coule toujours avec son navire et le mec qui conduit les trains-taupes, c'est pareil. Tunnel, quai, tunnel, quai. Sa vie à lui, c'est métro, métro, dodo. Il a de la chance. Moi entre métro et dodo, je suis bien obligée d'aller bosser.

Neuf arrêts, je vais terminer le chemin à pied. Revenir sur mes pas, c'est ce que je préfère. C'est ce que ma mère dit toujours, que je ne suis pas capable de ne pas faire demi-tour. Je la vois, assise sur son tabouret devant la table bancale de notre cuisine. La table est vieille et elle, elle mange une mandarine. Elle dit « tu te défiles tout le temps, tu vas jamais au bout des choses » et ses mots m'éclaboussent, comme le jus de son fruit. Elle ne mange plus les mandarines, elle les engouffre. D'ailleurs, je pense qu'elle ne met pas de parfum, elle sent déjà l'agrume, des doigts jusqu'aux dents. L'espace d'un instant, en quittant la rame, je me demande si sa transpiration a cette même odeur sucrée et ça me dégoûte. J'ai envie de boire un thé. Dans la station, je demande un thé menthe, supplément sucre roux. Bien chaud, le thé. J'aime bien quand ça fait mal.

Dehors, du vent. Du vent et des idées noires. Je n'aurais pas dû traîner, je n'arriverai jamais à rendre mon article à temps. Alors je ressasse. Je pense à l'engueulade de monsieur Drist si je ne lui apporte pas son papier sur la polémique des bics à quatre couleurs. « On supprime le vert », qu'ils ont dit à la télé. « Elie, c'est ton jour de chance » a lancé le patron dans l'open space. Je n'ai même pas fait semblant de me réjouir, j'ai haussé les épaules. « Tu voulais faire du reportage, en voilà un. Tu devrais être reconnaissante ». Oui, et toi tu devrais dire à ta femme que tu couches avec ta secrétaire mais pourtant je t'emmerde pas avec ça toute la journée. Tu devrais être heureux qu'une femme de vingt ans de moins que toi veuille bien te sauter. Mon patron est un idiot. Et moi, je n'utilise jamais la mine verte dans les bics à quatre couleurs. Juste du noir et du bleu. Le vert, c'est blasphématoire, ça porte malheur sur les planches. Et comme le boulot est une grande comédie, on laisse le vert à Molière. J'écrirai un torchon en rentrant, bien à l'image de la ligne éditoriale du journal. Ils seront contents et moi j'aurai la paix.

Neuf stations, à pied, on ne peut pas dire que c'est tout près. J'ai presque envie de m'asseoir là et d'attendre demain. Mais le boulot est encore à six arrêts donc ça ne ferait que retarder le problème. Et on est en octobre quand même, les températures ne sont pas des plus douces. Tout est froid et mon thé aussi, comme mes orteils dans mes chaussures. Je reprendrais bien le métro, j'irais plus vite. Un coup d'œil à la montre m'indique qu'il est trop tard, je sais que même si je dégringole les escaliers, je vais me retrouver face à un quai tout nu de ses passagers pressés. Ils sont tous déjà rentrés chez eux retrouver leur famille. Je me demande si monsieur Drist embrasse sa femme quand il rentre chez lui et si elle sent aussi la mandarine. Je me demande si c'est une odeur de maman.

La clé dans la serrure et l'ennui dans la tête. Je m'étais juré de faire le ménage avant mercredi. On est jeudi, je vais être obligée de reporter à la semaine prochaine. Sauf si Jerem vient demain. Faudra que je fasse semblant d'être super ordonnée, je sais qu'il adore ça, les murs bien droits, les draps bien lisses. Ça fait trois fois qu'il entre chez moi, les draps sont toujours lisses. Trente ans dans quelques jours et les hommes pensent déjà que je suis d'une autre génération. Que je préfère attendre avant de passer à l'acte. Comme si le sexe était une chose sacrée. Demain, s'il vient, je saute dessus. La pire chose qui puisse arriver, c'est qu'il se barre en courant. À cette idée, ce qui m'ennuie le plus serait d'avoir fait le lit pour rien.

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