"Heil dir im Siegerkranz !" entendait-on chanter sur les Champs Élysées. Le général von Hutier menait la parade en l'honneur du Kaiser. Ce 4 octobre les journaux titraient "La guerre est finie !" préférant se concentrer sur la paix que sur l'humiliation. Louise posa son journal et sortit pour aller à l'usine. La grève continuait et il fallait pouvoir l'occuper. Elle allait retrouver ses camarades et fêter la paix, comme toute la France, comme toute l'Europe. Peut-être enfin Michel allait-Il rentrer à la maison.
En arrivant au Conseil ouvrier on lui apprit que la CGT avait directement signé l'Armistice, désignant le Comité de Salut Public comme le gouvernement légitime auprès des allemands. Le Président du Conseil avait aussitôt dénoncé un coup d'état socialiste tandis que la SFIO avait appuyé le syndicat dans sa décision.
"Louise, viens voir ça", s'écria Marie, "On a fini de mettre au point la nouvelle boite de vitesse pour le prototype"
"Je continue à penser que c'est impossible de produire des voitures en aussi grande quantité"
"Mais si regarde, avec des dentures en hélice, la voiture fera moins de bruit et elle consommera moins d'essence. La nouvelle transmission couplée à un moteur à traction avant..."
"Si personne a eu l'idée avant c'est peut être parce que ça peut pas marcher", répondit Louise, fatiguée
"On planche dessus depuis mars, aie confiance pour une fois"
"Il y a des gens qui meurent dehors et vous, vous perdez votre temps à inventer des voitures pour le patron !"
Louise en avait assez, tant d'irresponsabilité la mettait hors d'elle. Il fallait convaincre Sophie de prendre des actions contre la Bourgeoisie plutôt que lui proposer des innovations gratuitement.
"Sophie, tu dois les faire arrêter leurs conneries !" hurla Louise, excédée.
"C'est pas des conneries, on se réapproprie les moyens de production par la création de transports alternatifs en dehors des logiques de rentabilité et de concurrence. Oula, c'était pas facile de la sortir celle-là." répondit la déléguée amusée. "Pouget a appelé les ouvriers à se réunir pour mettre fin à la Troisième République, ça risque d'être violent mais je pense qu'on devrait y aller"
"Comment tu sais ça ?" demanda Louise
"C'était dans l'Huma ce matin, tu l'as pas lue ?"
Dans la rue les ouvriers chantaient, la procession passant par Boulogne, grand foyer syndicaliste, en direction du palais Bourbon, pour occuper l'assemblée. Louise et ses camarades de Renault se joignèrent au joyeux cortège, chantant l'Internationale à travers les rues de la banlieue ouvrière. Ils étaient des milliers, puis des millions à marcher vers Paris pour prendre une nouvelle fois la Bastille.
Les chants s'arrêtèrent en même temps que la marche. Louise ne savait pas pourquoi. Elle entendit des cris. Tout le monde bougeait dans tous les sens. Puis un coup de feu, puis un autre. La police n'était pas la garde nationale, elle tirait. On courut chercher des meubles, dépava les rues, construisit des barricades. En quelques minutes, la guerre de tranchées était de nouveau là, avant même le retour des poilus. Devant ce bain de sang, les déserteurs étaient légions, fuyant les Champs Elysées, à présent catalauniques.
Louise restait immobile, tétanisée. Elle voyait flou et n'entendait qu'un bourdonnement sourd. Les balles fusaient, tirées par la police et les jacobins. Nulle ne toucha Louise, qui, entre deux réalités, semblait éthérée. On saisit sa main, la tira vers un mur puis une maison. C'était Marie.
"Eh, Louise, ça va ? T'as failli de faire tuer au moins quatre fois. Qu'est-ce qui t'as pris à rester debout au milieu des tirs comme ça ? Tiens, bois de l'eau ça ira mieux."
Louise reprenait peu à peu ses esprits mais restait sous le choc: "Je vais bien, merci."
"Ah bah ça tu peux me remercier, tu giserais au sol sans moi." répondit l'apprentie sur un ton moqueur.
"Comment on s'en sort ?" s'inquiétait Louise
"On a quelques morts et beaucoup de blessés, mais je crois que les jacobins ont la situation sous contrôle. J'ai tendance à trouver leurs actions trop extrêmes mais je dois bien avouer qu'ils nous ont sauvés cette fois."
Louise regarda autour d'elle, des camarades agonisaient, de leurs plaies ouvertes coulaient des rivières de sang qui convergeaient toutes en un lac cramoisi au milieu de la pièce. Il fallait agir vite. "Un médecin ! Vite !" Personne ne répondait. Tous étaient affairés, soit à soigner leurs blessés, soit à en provoquer d'autres dans les rangs des répresseurs. Louise n'avait jamais eu de formation d'infirmière, elle devait reproduire ce que faisaient les autres chirurgiens de guerre. Elle déchira sa manche, saisit le bras du blessé, enroula fermement le tissus pour arrêter le sang, et dit à Marie de faire de même avec quelqu'un d'autre. Toutes deux sauvèrent trois personnes. Louise regarda par la fenêtre pour voir l'avancée des combats. Les jacobins et anarchistes avaient réussi à repousser la police au prix de nombreux combattants.
Le camarade Pouget pris alors la parole alors que Faure et Frachon marchaient vers le Quai d'Orsay accompagnés d'une centaine de militants.
"Camarades, nous avons perdu nombre des nôtres aujourd'hui, et nous avons vu à quel point la Bourgeoisie était prête à défendre sa place. Nous avons combattu vaillamment, des ennemis de notre propre classe, que voilà triste nouvelle. Mais réjouissons nous, car en ce mois d'octobre, rouge du sang de nos luttes, il n'y aura pas de Semaine Sanglante ! Plus jamais ! A partir d'aujourd'hui, et ce jour est à marquer d'une pierre écarlate, il n'y aura plus de semaine rouge du sang des opprimés, il n'y aura que des semaines rouges de notre gloire ! Vive le Prolétariat ! Vive la Révolution !"
ESTÁS LEYENDO
Vive la Commune
Fanfiction1919. Alors que la France capitule une Révolution est en marche. La Troisième République vit ses derniers instants
