Chapitre 2

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Eder faillit marcher dans une flaque d'eau et jura. S'il continuait à se perdre dans ses rêves, il finirait par tomber ! Il soupira ; au moins, il avait évité d'avoir le bas de son pantalon trempé.

D'un air absent, il lorgna les gratte-ciel qui l'entouraient. Leur hauteur lui donna le tournis. Il se grisa de la sensation et en oublia sa morosité.

La plupart du temps, Eder voyageait à l'arrière d'une voiture commandée par Anthelme. S'il était plus rapide, ce moyen de transport ne lui offrait pas l'occasion de profiter du paysage. Un inconvénient qu'il ne remarquait que maintenant. Il sourit. Il était passé tant de fois dans le quartier ! Pourtant, il le découvrait.

Sa promenade le vivifiait, il ne regrettait plus d'être sorti. Lorsque l'idée de marcher jusqu'aux bureaux de la production pour laquelle il avait signé lui était venue, Eder avait craint d'aggraver son état d'esprit. Constater à quel point ses idéaux et rêves d'enfants étaient éloignés de la réalité était selon lui la meilleure façon de s'enfoncer un couteau en plein cœur. Néanmoins, il n'avait pas été en mesure de refréner son impulsion. Son envie de s'aérer les idées était trop puissante, de même que son dégoût de lui-même. La vitesse à laquelle il avait vidé son bar l'avait convaincu : quitter son chez-lui ne pouvait pas être un mauvais plan.

À l'évocation des bouteilles qu'il avait entamées, Eder éprouva une vive honte. Se saouler n'était pas dans ses habitudes, il mettait un point d'honneur à rester sain de corps et d'esprit. Il était impératif qu'il se reprenne en main ! Certes, ses illusions se brisaient et son métier n'était pas comme il l'avait imaginé. Mais il n'était pas le seul dans le cas. C'était malheureusement le lot de beaucoup de monde...

La culpabilité le rongeait. Au lieu de se morfondre, ne devrait-il pas être reconnaissant d'avoir atteint son but, d'être proche de devenir un favori de l'industrie du cinéma ? Il connaissait des gens qui auraient vendu père et mère afin d'être à sa place ! Son physique jouait peut-être un énorme rôle dans sa carrière, mais qu'importe, puisqu'il était parvenu à se faire un nom dans le milieu, non ?

Eder chassa ses cogitations à l'aide d'un geste impatient. Au diable ses méditations, il avait besoin de se détendre. Bien que ça ne soit pas sans risque, il vagabonda en contemplant le sommet des bâtiments. Tous semblaient défier leurs voisins de se dresser davantage vers le ciel ; leur grandeur avait un côté fantastique. À déambuler entre eux, Eder se sentait aussi petit et insignifiant qu'une fourmi. La sensation lui rappelait son adolescence, époque où il n'avait rien sinon de l'espoir, une sacrée dose d'ambition et des économies suffisantes pour s'inscrire dans la classe de M. Tremblay. Nombre de choses avaient changé depuis qu'il avait rencontré Anthelme...

Un trou dans l'alignement des constructions le freina. Les vieilles demeures « simples », hautes d'à peine quelques mètres, étaient si exceptionnelles ! Avec la démographie en évolution constante, plus aucun promoteur n'en élaborait. La norme était aux appartements empilés les uns sur les autres. Intrigué, Eder baissa le regard. Ses yeux s'écarquillèrent devant l'enseigne qu'il repéra.

Un théâtre !

Qu'une telle merveille existe toujours l'époustouflait.

Les réminiscences de ses cours avec ses anciens camarades se manifestèrent à son souvenir. Un doux sourire naquit sur ses lèvres. Il avait passé tellement d'agréables moments en leur compagnie !

M. Tremblay était un maître sévère. Toutefois, contrairement à ses rares collègues encore en fonction, il croyait en l'importance du jeu d'acteur et n'avait jamais manqué de l'encourager dans sa démarche. Eder se mordit la joue. Que penserait-il s'il le voyait aujourd'hui ? Serait-il fier de son ascension ou déçu de constater que ses efforts n'y étaient pour rien ?

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