Polychrome

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Ma tête posée sur son épaule, je contemplais le paysage se dessinant sous mes yeux, colorant de son vif arc-en-ciel les rues pavées de ce quartier qui, il y a quelques heures de cela, était d'une tristesse affolante. Ce monde gris pâle reprenait vie, et il nous a donné assez d'espace pour le nôtre puisse s'installer confortablement, le temps d'une journée...

Ils étaient des centaines à défiler devant nous, mais seul sa présence comptait à mes yeux. Il figeait l'instant, me permettant de mieux admirer son visage angélique, et de pouvoir lire une certaine joie se dégageant de ses traits radieux.

Isaac était heureux : il ne fallait pas faire beaucoup d'efforts d'observation pour le constater. Partageant son bonheur ephémère, je me retrouvais à sourire sincèrement pour la première fois depuis des années, la joie de vivre primant sur les médicaments simulant cette émotion. Notre amour flamboyait, dépassant les limites ainsi que les barrières sociales, et nous rendant ainsi un tendre sourire que nous avions tous les deux perdus à cause des épreuves. Nous épousions tous les deux ce moment, comblés d'amour et totalement libres de le crier sur tous les toits si tel était notre désir. Car, après tout... qui allait nous stopper ?

Effectivement : happés par la magie de ce monde, nous fusionnions avec ce dernier, et nous profitions largement de ce moment fantastique que nous offrait ce merveilleux panorama chatoyant. Nos yeux étincelaient devant ce spectacle magnifiquement orchestré, et il ne nous fallut que quelques minutes pour se décider à descendre la balustrade qui nous séparait des fêtards, et aller les rejoindre afin de crier notre amour avec eux.

Une fois l'obstacle franchi, nous étions au coeur de la scène, et nous ne faisions plus qu'un avec les couleurs de l'arc-en-ciel. Défiant ainsi que balayant tous les codes sociaux qui, telles des chaînes nous entrelaçant pieds et mains, nous empêchaient d'être libres et heureux, nous pouvions enfin être nous-mêmes et nous aimer sans qu'il y ait de graves répercussions par la suite. Nous étions invicibles... car l'amour était, est, et restera toujours plus fort que la discrimination.

Portant le flambeau de cet amour aussi fort et voluptueux que celui unissant les individus défilant autour de nous, nous étions fiers, et pour rien au monde, nous n'aurions voulu que le spectacle ne se termine. Parti comme il était, nous aurions pu continuer de chanter pendant des heures ! Aucun lien, aucune limite n'était là pour nous empêcher de faire quoi que ce soit aujourd'hui : seul l'amour était de mise en ce jour, et nous comptions le célébrer comme il se doit.

Mais, comme toute bonne chose dans ma foutue vie, il faut toujours que cela se termine au moment où la joie commence à se répandre...

Il ne fallut que quelques minutes à Isaac pour que son visage s'assombrisse, déduisant en solitaire cette terrible nouvelle. Les couleurs que nous convoitions tant allaient se ternir, et bientôt laisser place à la grise fadeur de l'autre monde que nous ne connaissions que trop bien. Après s'être mis à l'écart du groupe, puis s'être allumé une cigarette, il détourna mon regard émerveillé vers lui grâce à son index, et dit d'un air maussade ces paroles qui démontrèrent bel et bien que la fête était finie :

"Viens, Esteban. Il est temps de rentrer."

Sur ces mots, je retira son intrument de sa bouche, l'embrassa une dernière fois, puis, tristement, je renfilai cette sorte de "masque gris" qui cachait mes sentiments du monde coloré, et remis les chaînes de l'autre monde à mes poignets. J'étais prêt à y aller sans faire de bruit mais, avant de partir, je fis l'erreur de regarder une fois de plus cette masse colorée se dissiper petit à petit dans la joie, et une larme coula de ma joue.

Une larme symbolisant toute ma détresse, mais pourtant enfouie dans le silence monochrome de la ville, si morne et triste lorsqu'elle reprend son teint naturel...

Isaac, l'ayant remarqué en un éclair, s'empressa de me l'essuyer d'un air protecteur, puis me murmura des mots doux à l'oreille, afin de me rassurer sur le fait que, dans un an, la fête pourra reprendre là où elle s'était arrêtée. Mais il savait que cela n'arriverait pas totalement à me consoler, donc il me prit dans ses bras une dernière fois avant le grand départ, et me donna une lettre rédigée de sa main. Je la pris donc, le remercia infiniment pour sa présence, l'embrassa et, jurant de revenir, je lui tourna le dos à contrecoeur.

Mais avant de repartir errer dans les recoins du monde gris, je ne pus m'empêcher de me retourner afin d'observer son magnifique faciès une dernière fois. Je le vis esquisser un sourire, toujours avec la même sincérité, que je lui rendis avec la même honnêteté sentimentale.

Ce ne fut qu'une fois cette mimique rendue que, portant le fardeau de cet univers alternatif empli d'amour et de couleur, je lui tourna définitvement le dos, et j'entrepris de nouveau ma démarche vers le lointain, cette fois-ci sans me retourner. Je savais que la peine me rongeait l'esprit... mais je ne devais la transmettre pour rien au monde. Je le devais au nom de mon amant, au nom de ce monde empli de couleurs intenses et diversifiées... mais surtout, au nom de notre amour.

Et ce fut qu'en lisant sa missive depuis ma chambre, qu'aspiré de nouveau dans la magie de l'univers coloré, je compris que la faille ouvrant le monde était ouverte en chacun de nous, et qu'il ne suffisait que d'un rendez-vous pour que l'arc-en-ciel jaillisse de nouveau, nous emplissant de ce sentiment ardent, et nouant de nouveau ce lien qui nous unissait éternellement et qui, malgré les épreuves, ne se rompera jamais.

Levant alors mes yeux vers ma fenêtre, contemplant la voûte céleste et rêvant de son doux visage, je m'adressa à lui tendrement, comme s'il était à côté de moi, en répétant tendrement ses dernières inscriptions encrées :

"Merci pour tout, chéri. On se revoit bientôt.".

PolychromeWhere stories live. Discover now