Je n'avais jamais rien vu d'aussi grand. C'était immense. Comme trois villes réunies sous un seul toit. J'avais longuement imaginé cet endroit, mais rien de ce que j'avais imaginé ne correspondait à la réalité. Lorsqu'on m'avait parlé de sous-sols inaccessibles au reste du monde, j'avais imaginé une grotte lugubre, jamais entretenue, deux petites bougies en guise de lumière et des scientifiques un peu accros à l'amphétamine. C'est d'ailleurs pourquoi j'avais accepté de venir y travailler. J'étais surtout curieux de ce que j'y trouverais. Le projet qu'on m'avait décrit semblait ridicule et complètement fou. Je n'y avais pas cru une seconde. Mais ma vie était devenue un enfer et si j'acceptais ce job, on m'avait promis de redonner des couleurs à mes journées, ou de me tuer si je tentais de m'enfuir. Alors j'avais accepté. Et j'y étais enfin, après deux mois de préparation psychologique à ma nouvelle vie sous-terraine, me voilà arrivé dans le plus bel endroit que je n'avais jamais vu. Les couloirs étaient immenses, les murs d'un blanc éclatant, quelques meubles modernes dans le hall sûrement pour nous mettre à l'aise, un écran plat, de grands escaliers en spirale métallique, des centaines de salles alors que ce n'était que le rez-de-chaussée. Beaucoup de tableaux remplis d'informations qui m'étaient totalement incompréhensibles. Des panneaux d'indication qui me révélaient l'immensité de... La cage. C'est ainsi que j'avais décidé de l'appeler quand je me préparais à venir y vivre. Et je trouvais ça plutôt drôle vu le résultat, alors je garderai ce nom. La cage.
- Ehoh petit, tu m'entends ?
- Hein ? Euh oui, pardon, j'étais dans mes pensées. Tu disais quoi ?
- On va prendre l'ascenseur jusqu'au 4eme, c'est l'étage des chambres. Je te montrerai la tienne, tu te referas une beauté et tu me donneras tous les vêtements que tu as sur toi. C'est nous qui te fournissons tout maintenant. Je te retrouverai ce soir pour te faire visiter le reste, compris ?
- Compris, oui, j'acquiesçai.
- Et fais un truc pour cette mèche, elle va te gêner, lança-t-il d'un air supérieur.
- Oh, je... Enfin oui, je n'ai pas de mèche d'habitude. Vous aviez dit aucun produit dans les cheveux alors...
- Je sais oui, mais tu trouveras ce qu'il faut dans ta salle de bain.
- D'accord...
Wahoo. Même l'ascenseur me laissait bouche-bée. Il était plus grand que mon ancienne chambre. Avec un distributeur de boissons. Mais ma surprise atteint son apogée lorsque mon regard se posa sur les boutons. Le nombre incalculable de boutons. Je comptais 24 étages et des dérivés d'étages qui étaient probablement des étages horizontaux, des salles spéciales que seules des personnes spéciales pouvaient visiter.
- Oui, c'est grand. Je t'expliquerai tout ce soir mais tu risques de te perdre pendant un moment. Un jour tu connaitras cet endroit comme ta poche, peut-être même autant que moi.
- Tu es là depuis longtemps ?
- Je suis né ici, Louis. Je ne connais rien d'autre.
- Quoi ? Comment tu connais mon prénom ?
Il explosa de rire et me lança un regard débordant de pitié.
- Je t'explique tout ce soir. Tiens, voilà ta clé. Chambre 405. Rendez vous devant l'ascenseur à 19h.
- D'accord.
Je sortis de l'ascenseur sans rien dire, les poings serrés. Je détestais qu'on se moque de moi. Surtout quand je ne faisais qu'être curieux. Et surpris, oui parce que j'ai le droit d'être surpris. Je n'avais donné mon prénom à personne et encore moins à ce petit con qui n'avait probablement aucun pouvoir ici. On lui refilait le boulot de merde, la visite des nouveaux. Il ne devait pas être bien haut placé. Alors mes questions étaient justifiées.
Bon... 360... Je n'étais pas encore arrivé. Une fois sorti de mes pensées, je fini par réaliser qu'une fois de plus, ce couloir était immense. D'une propreté indescriptible. C'était à croire que personne ne vivait ici, alors que j'étais entouré de centaines de chambres. 390... 394... 405. J'hésitais un instant, sans trop savoir pourquoi, puis sans trop savoir comment, je compris que c'était la bonne décision. Que j'allais enfin me sentir vivre.
La chambre était... immense. Toujours. Deux grands lits. Pas de fenêtre, assez étrange mais plutôt logique quand on pense que tout ceci se trouve dans un sous sol. Sur mon lit des vêtements étaient pliés, ainsi que plusieurs blouses blanches. Les vêtements étaient blancs également, sûrement histoire de se fondre dans le décor. La salle de bain... Une douche à l'italienne, une baignoire, un grand miroir et des tas de produits. Un hôtel de luxe ne ferait jamais le poids.
- Hello ! Y a quelqu'un ?
Mon corps se crispa. La porte claqua et une voix féminine se rapprochait de moi. Mais pas n'importe quelle voix. Et d'un coup, plus rien autour de moi ne m'impressionnait. Ces douches, ce carrelage, cette immensité me paraissaient ridicules. Plus rien ne provoquait de réaction sur mon corps. Rien à part elle. Je n'osais pas me retourner. Je savais ce que j'étais sur le point de voir, je l'avais compris. Je l'avais senti. Je le sentais dans chaque parcelle de mon corps et tout bougeait au ralenti autour de moi. Je compris exactement ce qui se passait, ce qui s'était passé trois mois auparavant. Tout pris sens au simple son de sa voix. Mais je n'étais pas prêt à l'affronter.
- Ehoh ? Tu prends ta douche ? Je peux entrer ?... Allô ???
Mes yeux commençaient à piquer légèrement, mais je ne pouvais pas laisser ces émotions resurgir. Ma respiration était saccadée. Je n'étais plus sûr d'être bien réveillé. Aussi difficile que ce soit, je devais affronter la situation. Qui me semblait légèrement exagérée pour ma première heure dans la cage. Mais je n'avais pas le choix.
- Oui, oui tu peux entrer.
- Hey ! Tu dois être mon nouveau colloc. On va vivre dans cette chambre tous les deux pendant un moment. Je suis là depuis trois mois alors je pourrai t'expliquer pas mal de choses ! Tu t'appelles comment ?... Je m'appelle Lexi. Mais tu peux m'appeler...
- Lex.
Je restais dos à elle. Je n'étais pas prêt à revoir son visage. Lexi Stewart. Ma meilleure amie. Elle était morte trois mois plus tôt. C'est quand ma dépression avait commencé. Je n'avais plus envie de rien. Je ne mangeais plus. Je n'avais même plus d'amis. Elle était morte. Elle avait disparue de ma vie, et à cet instant je compris pourquoi. Je compris quel prix avait eu ma dépression. Je compris que ma vie avait perdu son sens lorsque la sienne avait trouvé le sien. Elle m'avait quitté pour vivre ici. Pour travailler ici. Elle avait choisi la cage.
- On se connaît ? Tu ne veux pas te retourner ?
Sa voix avait changée. Elle avait peur.
- C'est pour cet endroit que tu m'as laissé ? Tu n'as jamais pensé que me prévenir aurait été la moindre des choses ?
Je lui fis enfin face, laissant mes larmes déborder. Ces trois mois insupportables réapparaissaient en flash dans mon cerveau. Cette dépression m'avait mené ici, avec elle. Je ne savais pas quoi ressentir. Ma colère et ma joie se mélangeaient à mon envie de lui foutre mon poing dans la gueule. Mais elle était bien la seule sur qui je n'avais jamais levé la main.
- Qu... Louis ? Non...
Ses yeux se remplirent de larmes. Mon instinct fut plus fort que tout, je la pris dans mes bras et senti l'odeur de ses cheveux qui m'avait tant manquée.
- Lex... Pourquoi tu es partie ? Est-ce que tu sais ce que j'ai vécu sans toi ? Je n'ai jamais rien vécu de pire.
Et voilà... Je pleurais. Comme un enfant qui avait enfin retrouvé sa maman après l'avoir cherchée partout dans le supermarché. Qui avait imaginé en dix minutes à quoi ressemblerait sa vie s'il ne la retrouvait pas, et qui après l'avoir retrouvée senti que tous ses problèmes avaient disparus. Comme si sa mère était la solution à tout. Comme si rien ne pouvait le toucher tant qu'elle était à ses côtés.
- Je suis désolée, Louis. Je n'avais pas le droit de te prévenir, ou ils t'auraient tué. Et je sais que disparaître ainsi t'a tué bien plus brutalement qu'ils ne l'auraient fait mais... Mais tu comprendras vite pourquoi je suis venue ici. Ta vie va changer d'une manière vraiment inattendue. C'est la meilleure chose que j'ai pu faire, mais je ne te cache pas que te quitter a aussi été la plus difficile. Je n'aurais jamais pensé te retrouver ici...
- Ils m'ont contacté il y a deux mois, mais j'étais tellement triste que je n'avais aucune ambition, aucune envie d'accepter. Tu me manquais tellement Lexi...
Cette étreinte sembla durer une éternité. Et je me sentais enfin comme le garçon de 19 ans que j'étais avant que ma vie prenne cette tournure. Je sentais l'air entrer et sortir de mes poumons. Je sentais ma vie reprendre son cours, ou plus précisément prendre un nouveau tournant. Un tournant dont je n'aurais jamais osé rêvé. Comme si ma partie là-haut était terminée. Je sentais que j'étais destiné à vivre de l'autre côté. De ce côté.
