LIEU : LE BATEAU DE NE
Le vent est froid, le soir, à l'avant d'un bateau.
On peut l'entendre glisser sous les rayons gris de la lune puis, plus bas, frôler le creux des vagues.
Et parfois, il étend son sanglot un peu plus longtemps, le déchire entre deux bourrasques et fini par le perdre sous l'eau.
Une mer toujours recommencée, presque vivante; son âge n'a jamais altéré sa beauté.
Ce vent et ce large, je les perçois du pont, et la vieille dame est docile sous le bateau.
La beauté de la mer se dispersait toujours dans le ciel. Et moi? Moi, Ne, je la fixais.
Et c'est à quatre heure du matin que j'ai entendu autre chose que l'agitation calme de la nature.
Il y eu cette voix, grave et embellie par la tendresse des étoiles, et elle vint briser le doux élan des vagues par un trop banal :
Bonsoir.
Le mot était rauque et pesant, mais il gardait cette teinte familière, comme s'il m'était déjà arrivé de l'entendre, sous ses deux grands yeux sombres et son teint clair. Puis, lorsque je me retourne, un visage que j'avais aussi connu et sans doute senti.
Le garçon s'approche, s'appuie nonchalant sur la barre à mes côtés, une silhouette bleue qui glissait sous les rayons lunaires brisés.
Je savais qu'on était là pour la même chose.
Qu'est ce que vous faites ici?
La réponse me revint comme un grognement étouffé : Il était là pour voir la mer.
Sa présence obstruait la brise et nous parlions. Parler de tout et de rien, la nuit, face au vide qu'est la mer, peut-être que vous connaissez? C'est un sentiment de renouveau.
Bientôt l'intonation de sa voix imprimait mes pensées, retaillait mes souvenirs.
Alors qui es tu,
qu'est ce que tu fais dans la vie?
Je donnais retour à sa question et lui se contenta de me fixer un moment, sans sourciller, avant que son expression ne s'éclaire soudainement. Une étincelle, rapide dans le noir. Tiens, c'est étrange.
Pourquoi ris tu?
« Donc tu as peur de ce que tu fais? » il dit enfin.
Cela me sembla d'abord absurde comme question. Je lui donnais ma réponse, et il sourit en guise d'approuvement. Il avait l'air d'aimer beaucoup sourire.
« Toutes tes réponses sont familières. Que ça soit pour ce que tu es ou ce que tu aimes.
Ce que tu crains : cette nuit, je la crains aussi.»
Et lui, il était artiste donc?
« Je dirais plutôt que je ne sais pas parler, alors j'utilise des couleurs. »
Dans le silence qui suivit, il devait sentir mon regard sous l'ombre, car il poursuivit:
« Je n'ai pas toujours su que j'aimais mon métier, tu sais. Mais du jour où je l'ai appris tout s'est passé si simplement. »
Simplement ne veut pas toujours dire sans peur.
« Quelqu'un qui laisse innocemment tomber un commentaire. Tu aimes beaucoup les couleurs non? Eh bien oui, je les adorais. Surtout si elles pouvaient me cacher des regards. »
Je ne posais pas de question, car son poignet droit brillait dans le bleu.
« La mer est faite de pleins de couleurs si tu la regardes assez longtemps. »
Tout les deux nous aimions l'art; enfin vous me diriez, qui ne l'aime pas?
Mais mieux, tout deux nous étions artistes et en ça, on avait une connexion différente.
On oubliait cependant un point crucial qui nous distinguait drastiquement l'un de l'autre. Car lui voyait la mer remplie de teintes et de valeurs, un ciel nuancé par stades et blanchie d'un coton de nuages, tout ses détails intéressaient et prenaient sens au creux de ses lèvres.
Voilà, tant qu'il parlait, le monde était beau.
La scène que je croyais monochrome était en fait débordante de couleurs et une odeur de peinture me revenait à l'esprit. J'enviais ses yeux pour savoir voir comme il le faisait.
C'est comme si, d'un coup, j'aurai aimé revivre.
Et, en vivant, d'apprendre à respirer l'odeur d'un monde que j'aurais longtemps oublié.
Mais dire ça n'aurait il pas impliqué que je sois mort?
Mort. Evidemment. Et l'horloge ne tournait plus.
C'est terrifiant de voir.
Le garçon continuait cependant de parler, doucement, entre les vagues. Il se tourna vers moi.
Tout est beau. Il faut fermer les yeux pour le voir.
Je laissais mes paupières s'abaisser, sentais son souffle proche du mien. Je me laissais aller.
Mon monde à moi était un écran noir.
Pourtant maintenant, j'apercevais quelque chose de plus.
Il y avait cet œil, sur l'horizon, qui me regardait.
Et plus je lui rendais son regard, plus je désespérais sur le souvenir d'une autre nuit, d'une autre personne.
L'autre, toujours aussi proche de moi, le regardait également.
« L'œil ; tu le connais ?
Ce ne sera pas la dernière fois qu'on le verra. »
La nuit suivante je revenais.
