Au cœur du temps

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Un regard, pas le moindre mot, voilà comment débuta notre histoire. Un regard profond, dans lequel je me suis perdu tant de fois et qui vint me hanter tant de nuits. Des yeux comme des soleils qui m'empêchèrent de dormir. Ah ! Qu'il est dur d'être poète et amoureux ! Son regard vert d'eau m'a tétanisé, Méduse, mais jolie, belle, sublime. Elle me l'a jeté avec tant de grâce et de gentillesse, un sourire gêné naissait sur son visage, je l'ai cueilli du bout des cils et l'ai porté dans mon cœur. Nous nous sommes rapprochés l'un de l'autre, les murs se sont écartés, mon cœur a un instant cessé de battre, je crois. Je l'ai entendue murmurer un mot, et sa voix m'a glacé, un coup de fouet sur la joue, un coup de tonnerre dans le crâne, comme une douche d'eau salée, un simple mot : « Chloé ». Son prénom. Je n'ai su que répondre, alors j'ai souri. Elle me rendit mon sourire, mais je sentais qu'elle attendait quelque chose en retour. « Ah oui, Louis, enchanté ! » me suis-je entendu dire. J'ai baisé sa main tendue et elle a ri, d'un bon rire qui voulait bien, aurait dit Rimbaud, et j'ai souri encore plus grand. Ensuite, nous avons dansé, et ce n'est qu'au petit matin qu'elle me quitta, avec la lune dans sa poche.

Cinq jours se sont passés sans que nous ne nous vîmes. Ses parents l'avaient grondée pour être rentrée si tard, et elle ne pouvait plus sortir de sa chambre. Le sixième jour, ne tenant plus, j'ai pris mon courage à deux mains et ma bicyclette, j'ai traversé la ville en trombe et me suis posté sous sa fenêtre pour lui réciter tout ce que j'avais en tête et sur le cœur, tous les mots que la musique avait retenus dans ma bouche, toutes les paroles que je rêvais de lui susurrer à l'oreille, assis sur un banc le long des quais de bois. J'ai jeté un caillou contre son carreau, le verre a tinté, fenêtre ouverte, jeune fille penchée, sourire aux lèvres en me reconnaissant, sans laisser le temps aux explications de détailler ma venue, je lui chantai tout. Son visage s'illuminait à mesure que mon discours grimpait la façade, elle ferma les yeux pour savourer son parfum, le menton dans la main appuyé, toute ouïe. Avant que je n'eus fini, elle rentra précipitamment dans sa chambre, et j'eus peur que ce fut pour qu'à nouveau on la grondât. Mais elle revint vite avec une échelle de corde qu'elle balança par la fenêtre. Je l'attrapai et grimpai rapidement pour retrouver Chloé, les bras tendus, qui m'accueillit en me serrant contre elle. Je refermai les miens dans son dos et le ciel vira au jaune, car ses cheveux capturèrent mon visage dans leur douce mélopée. Nous avons continué à parler, serrés l'un contre l'autre, nous écartant légèrement pour mieux plonger nos yeux dans nos yeux.

Lorsqu'elle me lâcha, je voulais encore la retenir, mais le soir vint frapper sur mon épaule de sa main crépusculaire pour me faire dégringoler de ses bras et de sa fenêtre. Je me retrouvai à nouveau dans la rue, sur ma bicyclette, et Chloé m'envoya un baiser avec un sourire ingénu, qui vint murmurer contre ma joue : « moi aussi je t'aime, mon Louis... » et je savais que je n'allais pas pouvoir dormir cette nuit-là. Je suis rentré aussi vite que j'ai pu, et je me suis caché sous ma couverture en attendant que son parfum s'estompe. En effet, impossible de rejoindre l'étreinte de Morphée : je sentais encore beaucoup trop celle de Chloé, sa main dans ma nuque et sa hanche sous mes doigts. Je me demandais si elle aussi pensait à moi en ce moment, et cette pensée m'effraya. Vertige. Je n'aspirais qu'à retrouver la chaleur de ses bras, la lumière de son sourire et de ses traits.

Lorsque j'entendis un oiseau chanter, je repoussai mes draps et fis sortir mon corps moite de mon lit pour amener mes mains fiévreuses à écarter les rideaux. Le ciel était rose, la lune grise le fendait de son sourire sardonique et les trilles du petit matin faisaient chavirer la nuit dans la journée. En cette seconde, je pouvais sentir le monde s'éveiller, et un battement de cœur plus intense que les autres m'informa que Chloé venait d'ouvrir les yeux. J'étais très surpris, mais je pouvais si bien la sentir qu'en me retournant, je crus la voir étendue sur mon lit, m'appelant dans son demi-sommeil comme un malade demande un médecin. Je battis des paupières et elle disparut. Mirage. J'allai m'asseoir que le bord du matelas encore chaud, ma tête tomba entre mes mains et mes yeux roulèrent sur le plancher.

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