J'avais consacré le plus clair de ma vie à m'efforcer de ne pas pleurer devant les gens qui m'aimaient. Vous serrez les dents, vous relevez la tête, vous vous dites que, s'ils vous voient pleurer, ils vont avoir mal, et que vous ne serez jamais rien d'autre que de la tristesse dans leur vie. Et, comme vous ne voulez pas qu'ils vous résument à de la tristesse, vous ne pleurez pas, vous vous dites tout ça dans votre tête en regardant le plafond, puis vous déglutissez un grand coup, même si votre gorge s'y oppose, et vous regardez la personne qui vous aime en souriant.
À l'encre de mes larmes je vous écris mon désespoir. Je voudrais vous envoyer mon malheur en guise de nouvelle. Vous éclaircir sur l'idée que je ne vais pas bien. Symboliser l'objet d'un cœur brisé, préciser le mal engouffré depuis tant d'années. Vous raconter que je suis lassée de porter un masque, le masque de la chance, de la réussite, de la fortune, de la gaieté, de l'enivrement, de l'aubaine, de l'extase, alors que derrière ceci ce cache une quantité de souffrances non dites. J'aurai le besoin de vous interpréter toutes les épreuves que j'ai accomplies avec plus ou moins d'oppositions. Je souhaiterais ainsi vous révéler mes calvaires quotidiens. Ensuite, je désirerais vous faire comprendre que le sens de ma vie n'est aisé, que toutes ces choses qui sont anodines pour vous, sont intensément amères pour moi. Je rêverais de vous parler de toute cette torture qui réside au fin fond de mon cœur, seulement, je rêverais également de réussir à vous en chuchoter rien qu'un minable échantillon de mes douleurs, pourtant je n'y parviens pas. Face à vous, les mots ne veulent pas s'échapper, ils stagnent au creux de ma gorge. Par conséquent, je vais persister à mettre de côté les plaies de à l'intérieur de ma poitrine. L'organe nommé comme cœur continuera d'enfermer à double tour tous les tiraillements du passé, du présent, et du futur. On y va ? J'ai envie d'y aller. J'ai envie de partir, de m'enfuir d'ici. Parce que tu vois, j'étouffe moi ici. Je ne peux pas être moi-même, parce que ma réputation me précède. Parce que leur mentalité ne changera jamais. J'ai besoin de respirer, tu comprends ça ? Souffler au grand air. Me sentir vivante. Parce que là, tu sais, je me sens mourir. J'ai l'impression que je marche sur un fil, et que si je fais un pas de travers, je vais tomber et me ridiculiser. Mourir. Et j'ai pas envie de ça. Moi, j'ai envie de pouvoir gueuler mon bonheur sans qu'on me regarde comme si j'étais une pestiférée. Mais comment puis-je gueuler ici ? Je ne suis même pas heureuse dans cet endroit. Je souris devant eux, mais le soir je hurle dans mon oreiller. Je pleure.
- Dis-leur que tu es malheureuse.
Leur dire ? Pourquoi faire ? Ils vont me regarder avec des yeux vides de sens, et vont me rigoler au nez. Et vont me classer dans la liste des personnes à ne pas fréquenter. Pourquoi leur dire ? Ca ne sert à rien. Ils ne se doutent même pas de ce que je ressens, et ça leur est bien égal de toute manière. Ils ne se préoccupent que d'eux-mêmes et de leur bonheur artificiel. Ils vivent dans leur bulle. Moi, je veux un vrai bonheur, une vraie vie. Je veux vivre, tu comprends ? Allez, viens, on y va. On va être heureux là-bas, je te le promets. On va enfin connaitre la joie, et la tristesse ne sera plus là, elle sera morte. Viens, mais viens enfin ! Elle nous attend.
