Tapi contre la muraille, l'homme avançait avec circonspection. Il prenait garde à ne faire aucun bruit. Sa vie et celle de sa cible en dépendaient. Sur le mur de côté, une silhouette massive se découpa l'espace d'un instant. Ange se plaqua d'instinct contre la paroi inégale et l'intrus disparut.
Ce n'était que son ombre.
La lune, cette traîtresse travaillait contre lui. Il allait devoir jouer serrer car, en face, il n'y avait que des démons.
Sa progression était lente et mesurée. Il avait étudié les lieux à l'aide des images satellites très précises qu'on lui avait fournies, et savait exactement où il devait aller pour exécuter sa mission.
Il approchait d'un petit porche quand il aperçut une sentinelle, postée conformément à ses prévisions.
Plus silencieux qu'un félin malgré sa stature et sa corpulence, Ange approcha encore et fusa sur sa proie.
– Kitei Kwi'Kwa'ju te salue ! Murmura-t-il à l'oreille de l'homme.
Surpris et stupéfait, ce dernier voulut se retourner mais déjà une large main recouvrait sa bouche et son nez, le privant d'air, tandis qu'une autre se plaçait à l'arrière du crâne. Avec une dextérité due à l'expérience, Ange fit pivoter la tête sur le côté dans un mouvement sec et précis.
Un craquement sinistre et discret indiqua que l'affaire était faite. Les vertèbres cervicales brisées, sans vie, la sentinelle s'affaissa mollement sur le sol herbeux, les yeux grands ouverts, figés d'étonnement.
Ange délesta sa victime de sa longue cape noire et la revêtit, rabattant la capuche sur ses yeux d'un bleu délavé. C'était un homme encore jeune, plutôt joli garçon.
« Quel gâchis ! » pensa l'agresseur.
– Garde bien l'œil ouvert surtout, sentinelle de mes deux, ajouta-t-il dans un murmure en rangeant le corps dans les ténèbres d'une anfractuosité.
Il entama alors la partie la plus périlleuse de sa sortie nocturne. Furtif et silencieux il progressait vers son objectif. Quelques corps s'ajoutèrent à celui du vigile.
« Bon choix mes agneaux, bien pratique vos capes ! », pensa Ange en couvrant du tissu sombre le quatrième vaurien qu'il « rangeait » face contre terre.
Il était maintenant dans la haute cour du château.
Les ruines, magistrales, se dressaient dans le ciel nocturne. Éclairées par une lune blafarde, elles prenaient des allures fantasmagoriques.
Il suintait de ces pierres quelque chose d'effrayant et de malsain. À combien de massacres avaient-elles assisté depuis leur empilement ?
Le château datait du treizième siècle.
Construit pour protéger la maisnie et le peuple avoisinant, il avait été impliqué activement dans nombre de batailles et d'exactions diverses au fil des décennies.
Aujourd'hui, alors que la forteresse était tombée en désuétude, des hommes avaient trouvé le moyen de souiller à nouveau ses cours et ses rares salles intactes.
Ange soupira.
L'humain n'était-il fait que pour tuer, piller, convoiter ce qu'autrui possède ? Ce château n'aurait-il pas mérité de retrouver une quiétude bienveillante ?
Il eut une pensée pour les hautes futaies de ses forêts natales, inspira longuement l'air doux de cette nuit d'été et retrouva son calme. Un sourire étira ses lèvres pleines sans toutefois découvrir sa dentition pourtant parfaite.
Autrefois, il y a longtemps, quand il souriait, ses yeux pétillaient de malice et ses dents carnassières montraient à quel point il aimait croquer dans la vie.
L'expérience lui avait appris à masquer sa denture afin d'éviter que l'éclat blanc de l'émail ne le signale à ses adversaires.
Il goûtait l'ironie de son vagabondage cérébral. Ne venait-il pas d'occire lui-même quatre personnes, sans remord, sans regrets ?
Il chassa les pensées importunes et gagna son poste. Là il se tapit dans l'ombre d'un reste d'arc-boutant, sous la passerelle qui menait à la tour seigneuriale.
D'un geste rapide il consulta sa montre. Il avait un bon quart d'heure à attendre. Cela lui laissait le temps de préparer ses armes et de peaufiner son plan.
Atteindre son poste avait été plus facile que ce à quoi il s'attendait. Ses adversaires n'étaient en fait que de vilains amateurs qui jouaient à se faire peur et n'avaient de prise que sur plus faibles qu'eux.
VOCÊ ESTÁ LENDO
Un trublion au château
AventuraAnge Lafleur est appelé par son ami Paul, en poste à l'ambassade des Etats-Unis de Paris. On a enlevé sa fille chérie. Spécialiste de l'exfiltration, Ange pourra-t-il délivrer Sam. Voici en intégrale, la nouvelle qui permet d'avoir une longueur d'...
