Je descend de ma voiture. Claque la portière derrière moi, et va ouvrir la malle pour en sortir une valise noire cabossée. Je ne le montre pas, bien sûr, mais je suis triste. C'est aujourd'hui que je la quitte, sans aucune certitude de la revoir un jour.
Je prends la valise et la fait rouler derrière moi. Le lycéen étranger que j'ai acceuilli affiche un sourire contrit et désolé. Il a compris. Il n'essaie pas de me prendre la valise des mains, comme tant d'autres auraient essayé. C'est peut être pour ça que je l'apprécie. Parce qu'il est différent, intelligent, mature. Il va me manquer. Comme tous les autres.
On avance vers un attroupement composé d'une soixantaine de personnes. Je salue de la tête les amis que je reconnais, puis me tourne vers lui. Lui non plus n'a pas l'air d'adorer les grands adieux. Mais qui les aime, au fond? Il me sourie. Je sourie aussi.
- I will miss you, me dit-il.
- ouais, toi aussi tu vas me manquer, je lui réponds dans un français maladroit.
- I'm gonna... say goodbye to friends. You should do that too, me dit-il avec un sourire entendu.
J'hausse les épaules.
- please... don't worry about her. I'll take care of her. She won't forget you.
Devant ma détresse, il ne sait pas quoi faire, quoi dire pour me remonter le moral. Mais je ne veux pas qu'il s'inquiète pour moi.
- est ce que tu me diras si... si elle a un boyfriend, some day?
Mon français est vraiment nul...
Il sourie, et cette fois franchement:
- yes, don't worry about that.
Un silence gêné se poursuit.
- take care.
- yeah, you too. Goodluck for the goodbyes.
Et, de façon innatendue, il me tend la main. Je ris, et la serre. C'est le seul garçon que je connaisse qui déteste les câlins. Et... elle s'en amusait parfois, à l'appeler mon chéri sans le penser, à lui faire des câlins en douce pour le faire enrager... je secoue la tête en y repensant. Cette fille va vraiment me manquer.
Je vais voir quelques uns de mes amis français. Je leur dit au revoir, calmement. Ils sont tristes et souriants à la fois. Puis je me retourne, enfonce une main dans mon sweat et une autre dans mes cheveux blonds. Et je la vois.
Elle est en larmes. Son maquillage a légèrement coulé, mais elle reste belle. Elle n'est pas la seule à pleurer, évidemment, mais la plupart ont tout gardé en eux. Elle court vers moi. Je sourie, et écarte les bras. Elle s'y réfugie dedans, et noue ses bras autour de mon cou pendant que je met une main sur sa taille et une autre dans ses cheveux ondulés. Elle me serre contre elle, alors je lui rends cette pression. Je peux facilement deviner la forme exacte de son corps sous son immense sweat rouge. Elle a des courbes et des formes là où mon corps est droit et sec. Ses seins sont pressés sur mon torse. Sa joue contre ma clavicule, je ressens son souffle léger dans mon cou. Je ferme les yeux, profite de la fille qui est collée à moi, et glisse le nez dans ses cheveux en jouant avec. J'adore ses cheveux. Ils ont une teinte que d'autres n'ont pas. Un mélange de cuivre, bronze, brun et roux. Elle sent le shampoing et le pamplemousse. Je la serre contre moi un bon moment. Elle s'arrête lentement de pleurer. Puis elle s'écarte doucement. Je la regarde faire, mes mains toujours sur elle. Elle s'essuie les yeux du revers de la main, puis me regarde. Et elle sourie. Et elle a un joli sourire. Et de très belles lèvres. Et j'ai envie de l'embrasser. Et je me rends compte que, en deux semaines, je me suis attachée à elle plus que de raison. Plus que ce que je pensais possible.
Elle s'approche de moi, adorable, se dresse sur la pointe des pieds, et dans un accès de timide courage, elle pose ses lèvres sur le carré de ma mâchoire. Elle a des lèvres douces. J'ai tellement envie de l'embrasser. C'est la première fois que je ressens quelque chose comme ça.
Mais des gens nous entourent. Nous regardent. Ça ne me dérange pas. Mais je veux l'embrasser passionnément, pendant un long moment. Mais sans que personne ait quelque chose à commenter.
Alors je me penche, et je pose mes lèvres sur sa tempe droite. Sa peau est froide, mais ses lèvres sont chaudes.
Je me suis écarté. Elle a souri. Et on s'est contentés de se dévorer du regard, comme on l'a souvent fait ces deux dernières semaines. On essayait de mémoriser en détail le visage de l'autre, sachant inconsciemment qu'on n'allait pas se revoir avant plusieurs années.
J'ai tout en tête. L'éclat de ses yéux noisettes, ses longs cils bruns, sa peau douce rougie par le froid, son sweat rouge trop grand. Son odeur. Son corps.
On est restés un moment comme ça, proches, à se regarder. Puis le directeur a sifflé un grand coup en direction du car. Elle devait y aller.
Elle a souri tristement, mais ce sourire a quand même creusé des petites fossettes dans ses joues.
- could we keep in touch? m'a t-elle demandé.
- yes for sure! I will... I will miss you.
- me too, a-t-elle dit en baissant les yeux.
Une mèche de cheveux lui est tombée dans les yeux. Je la lui replace en souriant doucement. Elle est belle, même quand elle est triste.
Le directeur siffle encore une fois. À contrecoeur, elle se détache de moi et va vers sa correspondante. Elle l'embrasse sur la joue, de façon amicale, puis prend sa valise, la met dans la soute et monte dans le bus.
Au milieu des escaliers, elle se retourne. Me regarde. Je lui adresse un sourire impuissant. Elle monte alors, et rejoint une place à côté de ses amie, mais se met à côté de la fenêtre.
Les professeurs montent, et le car démarre. Je garde un contact visuel avec elle, et les souvenirs des dernières semaines me reviennent en tête. Les maisons hantées. La fois où elle avait grimpé sur mon dos pour une danse. La fois où elle m'avait regardé pendant longtemps, l'air perdu, ne sachant pas quoi dire. Tout ça m'a giflé brutalement, et je suis tombé à genoux. Je crois savoir ce qui m'arrive. Je suis amoureux.
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Chro, textes et OS
Novela JuvenilL'écriture, c'est le cri d'un naufragé muet. C'est la peinture de la voix. C'est déterrer ses émotions. C'est un appel à l'aide. C'est le coeur qui éclate en silence. C'est tous ces non-dits, ces regrets, ces souvenirs impossibles à dire, ces peu...
