* Les deux premières lignes sont tirées du roman La maison des hommes vivants de Claude Farrère *
« Aujourd'hui, 20 janvier 1909, je me résous, non sans trouble et non sans terreur, à écrire le récit exact de l'aventure. Je m'y résous, parce que, après-demain, je serai mort. »
Lorsque je dis « non sans trouble et non sans terreur », j'entends bien sûr le trouble et la terreur que j’ai pu ressentir à cette époque, aucunement aujourd'hui, maintenant que je me suis enfin pardonné, et que tous mes regrets ont disparu. Je ne suis en aucun cas troublé de raconter cette histoire, mon histoire, par laquelle j'espère obtenir non pas le pardon ou même la pitié, mais seulement la compréhension.
Je vivais alors à Paris, ville du savoir et de la lumière, bien que je ne l’appréciasse pas réellement. J'y cherchais avant tout le divertissement. Je souhaitais donner un sens à mon existence et, en province, cela m’aurait été impossible. Les Parisiens sont toujours occupés, invités à des réceptions ou galas, et il était de notoriété publique qu'ils se sentaient supérieurs à ceux n'habitant pas la grande ville.
Je travaillais comme instituteur dans une école pour garçons, je n’étais pourtant pas aussi instruit que tous ces intellectuels qui pullulaient dans la capitale, mais je savais comment prendre les enfants. Je ne tirais pas grande satisfaction de ce travail, ni même de quoi que ce soit, alors il me prenait souvent l’envie de sortir de la routine, de pénétrer un autre monde - le monde de la nuit - de visiter autant d’établissements qu’il m’était possible, et de ne rentrer chez moi que bien trop tard.
La plupart du temps, je menais une vie rangée, je paraissais discret et intelligent, mais dès que je sentais cette envie m’envahir, je devenais quelqu'un d'autre, ou peut-être devenais-je le véritable moi-même. J'étais grossier, violent, je devins rapidement dépendant de l'alcool. Je fréquentais de nombreuses femmes, des hommes quelquefois. Je cherchais par tous les moyens possibles à échapper à la vie parfaite que je menais, simple et sans soucis, celle-là même que nous désirons tous, avant de réaliser qu'elle n'a de particulier que de nous faire marcher aux côtés de la mort.
Nous sommes le 30 octobre 1907. L’aube va se lever sur la butte Montmartre. J'ai encore passé la nuit je ne sais où, accompagné d'une petite ravissante dont j'ignore tout, et qui demain sûrement aura oublié mon nom. Je rentre chez moi, du moins c'est ce que j'essaie de faire. Mais alcool et fatigue ne font pas bon ménage, et rapidement je me perds en centre-ville. Je songe à dormir sous un pont, j'aperçois alors le Caulaincourt. Il fait plutôt frais cette nuit, mais je n'ai pas d’autre choix. La nuit est noire, j'avance lentement, car je n'y vois rien. Je me sens bizarre, comme si je vivais la vie de quelqu'un d'autre. Comme si j'étais quelqu'un d'autre. Je m'installe confortablement, du moins autant que me le permet la situation. Je sens quelque chose sous moi. Mon couteau de poche. Je le sors, le pose je ne sais plus exactement où, puis le trou noir.
Lorsque que je me suis réveillé le lendemain, ce qui m'a d'abord frappé est l'odeur. Mon odeur, je présume. Puis j'ai senti que mes mains étaient poisseuses. J'ai ouvert les yeux, et me suis douloureusement relevé. Il n'y avait personne aux alentours. Je me trouvais dans un parc, il y avait plus loin des fontaines. Pourquoi cet endroit ? Me remémorant la veille au soir, je souris. Je me laissai quelques instants de divagation, et enfin revins à la réalité. Qu'avais-je senti du bout des doigts ? Je regardai mes mains, elles étaient rouges. Serait-ce du sang ? Je le confirmai au toucher.
Ce qu’il y avait sur mes mains avait séché. Alors j'en cherchai la source. Je m'attendais à une quelconque coupure que je me fus faite, peut-être un rat mort que j'eus repoussé dans mon sommeil. Je m'attendais à tout, sauf à cela. Je me mis debout, et à peine avais-je fait trois pas que je vis un homme allongé face contre terre. Ma première réaction fut de vouloir le retourner, mais quelque chose m'en empêcha. J'avais compris qu'il était mort. Je vis que sa chemise était tâchée en plusieurs endroits, enfin le mot exact aurait été maculée. J'avais beau être dans un état terrible, je fis rapidement la relation entre mes mains et ce cadavre.
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Lettre d'un égaré
Short StoryAujourd'hui, 20 janvier 1909, je me résous, non sans trouble et non sans terreur, à écrire le récit exact de l'aventure. Je m'y résous, parce que, après-demain, je serai mort. Lorsque je dis « non sans trouble et non sans terreur », j'entends bien s...
