Nous étions là, assis sur ce banc 4 ans plus tard, à contempler les dégâts du temps. Il venait de me raconter ce qu'il avait vécu ces dernières années tandis que je l'avais attentivement écouté, le cœur au bord de l'implosion. J'aurais pu crier, pleurer même. J'aurais pu hurler ma rage, ma culpabilité, ma honte et mon amour pour lui qui n'a jamais disparu mais je pense que cela ne l'aurait pas aidé. Non, au contraire, je pense que cela n'aurait fait qu'empirer notre situation.
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Alors je suis resté silencieux et il a fini par m'imiter jusqu'à ce que de fines gouttes de pluie nous tombent dessus. A cet instant, nous savions qu'il fallait que l'on se quitte, que l'on rentre chacun chez nous, que l'on reprenne nos vies là où nous les avions laissées. Nous ne pouvions définitivement pas empêcher les minutes de défiler, nous ne pouvions pas défier le temps et pourtant, je sentais que je ne pouvais pas m'en aller. C'était impossible. Maintenant qu'il était à mes côtés, que l'on s'était retrouvés, je ne pouvais pas partir et reprendre le cours de ma vie comme si de rien n'était. Il venait de bouleverser mon équilibre, et pas juste en me confiant que la mort l'avait tenté mais simplement car sa présence m'était déjà devenue indispensable. Tous mes sentiments sont revenus. Dès que je l'ai vu sous ce réverbère, perdu au milieu des étoiles, ce soir. Dès que je l'ai senti trembler sous son manteau alors que ses mains gelées étaient cachées dans le fond de ses poches. Dès que j'ai perçu sa douleur quand son regard s'est posé sur moi comme si je l'avais blessé rien qu'en avançant vers lui.
C'était plus fort que moi. J'ai su que je ne pouvais pas le lâcher, que c'était tout bonnement impossible. Il s'est levé et je n'ai pas bougé. Il a commencé à marcher, sans se soucier de moi, et je n'ai fait aucun geste. Lentement, au fur et à mesure de ses pas, il a quitté mon champ de vision. Il s'est dissipé dans les couleurs de la nuit sans que je ne le retienne. Il s'est lancé vers cette course aux étoiles sans que je ne lui dise de rester. Sans que je ne lui dise de rester auprès de moi.
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Je l'ai revu. Quelques jours plus tard, comme si la vie cherchait à nous jouer un tour. Quelque part, j'aurais aimé penser que c'était le destin qui désirait nous rassembler si j'avais un jour cru à plus que de simples coïncidences. Je l'ai revu là, au bord d'une autoroute, des sacs pleins les bras. Il semblait usé, fatigué. Il avait l'air d'un quelconque garçon faisant du stop et pourtant, j'aurais pu le reconnaître entre mille. De loin, j'avais déjà l'intime conviction que c'était lui ou peut-être ne faisais-je en réalité que l'espérer. Je ne saurais le dire.
Quoi qu'il en soit, je l'ai revu et cette fois-ci, je n'ai pas pu continuer ma route. Je n'ai pas pu l'éviter. Je n'ai pas pu agir comme si mes yeux ne s'étaient jamais posés sur lui. Je me suis arrêté sur la bande d'arrêt d'urgence à quelques mètres plus loin de lui. Je suis sorti de ma voiture et j'ai marché vers lui, l'air penaud. Comme si mon cœur ne voulait pas exploser dans ma poitrine. Comme si je n'étais pas sur le point de mourir de peur, de vouloir m'en aller le plus vite possible. Comme si je n'étais pas en train de vouloir disparaître à chaque seconde pour fuir, fuir une nouvelle fois, parce que fuir était toujours plus facile que d'affronter.
Nous étions là. Debout, l'un en face de l'autre. Nous nous fixions dans le blanc des yeux et je me délectais de l'émeraude des siens. J'avais tellement rêvé d'eux durant des mois que je ne pensais pas pouvoir les revoir un jour. Ils n'étaient devenus qu'un mirage dans mon esprit, ils avaient le goût d'une douce utopie. Je lui ai fait signe de me suivre et il a grimpé sur le siège du côté passager, après avoir déposé ses sacs sur la banquette arrière. J'ai pris place derrière le volant, j'ai allumé le moteur et je me suis senti bien. Complet. C'était comme si la pièce manquante de mon être m'était revenue. C'était paisible, agréable, c'était presque le l'odeur du paradis.
Nous sommes restés silencieux, une nouvelle fois. Peut-être que nous nous armions de silence pour nous protéger, pour ne pas prononcer les mots qui blessent par mégarde ou au contraire, pour garder ceux qui sont doux pour le cœur. Il était trop tôt pour se mettre à nu. Trop tôt pour évoquer ce qu'il restait de notre idylle, de notre amour. Trop tôt pour émerger de sous les décombres.
Je l'ai déposé devant l'entrée d'un hôtel miteux. Le genre d'endroit dans lequel on ne loge que s'il ne reste aucune autre solution. L'envie de le retenir m'a retrouvé mais la peur m'a rattrapé, et je n'ai rien dit lorsqu'il m'a remercié, après avoir récupéré ses affaires.
Je lui ai simplement souri et s'il avait pris le temps de lire sur mon visage, il se serait rendu compte que je ne voulais pas le laisser. Que je ne voulais pas le quitter. Que je ne voulais pas être ici, à le regarder s'éloigner, à le regarder m'échapper. Et le temps s'est arrêté.
Durant la nuit qui a suivi ce moment, je n'ai pas pu m'empêcher de penser à lui. J'avais ces écouteurs dans les oreilles qui me berçaient avec des chansons françaises, celles où les paroles sont comme des murmures qui vous tiennent compagnie lors des soirs de solitude et je ne trouvais pas le sommeil. Alors que mes yeux étaient fermés, il n'y avait que son visage. Il ne s'effaçait pas, il s'était gravé à l'intérieur de mes paupières et je ne pouvais pas me défaire de son emprise.
C'est là que j'ai compris, que j'ai compris que j'avais envie de me battre pour lui. De sauver ce qu'il restait de notre nous. De sauver nos cœurs et nos vies. De faire déguerpir la peur et l'angoisse, de ne plus me laisser prendre une bouffée d'air sans que je sois accroché à lui.
Je le voulais ici, avec moi, au début de la nuit, à chaque crépuscule, jusqu'à la rosée du matin. Je le voulais ici, avec moi, à grelotter au milieu de la neige lors de l'hiver et à s'embrasser sous le soleil de l'été. Plus que tout, je le voulais ici, avec moi, pour ne plus jamais sentir le froid de la place vide qui avoisine la mienne chaque soir dans mon lit.
Quand tout s'est éclairé, quand les premiers rayons du soleil sont passés à travers les volets de la fenêtre, j'ai enfilé les vêtements froissés de la veille qui jonchaient le sol, je me suis emparé des clés, et j'ai conduit jusqu'à cet hôtel miteux que l'on souhaite retrouver lorsqu'un amour passé nous manque un peu trop.
