Une nuit

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Je t'ai rencontré dans un bar, un peu trop tard. Nos cœurs s'étaient ratés, on aurait pu se relever.

Quand je suis rentrée, tu étais attablé. Dans un sale état, on aurait dit que t'allais crever. Mourir dans un bar miteux, y a plus glorieux. Je me suis assise près de toi, sans un bruit. Je voulais pas te réveiller de ta léthargie. T'étais beau tout de même, tes yeux perdus dans les néons. Les miens dansaient avec mes démons. On est beaux, tu trouves pas ? Deux désespérés dans un bar paumé. C'était un joli titre pour un poème, t'en penses quoi toi ?

J'ai posé ma main sur ton bras, je voulais que tu poses tes prunelles sur moi. S'il te plaît, donnes-moi un peu d'attention avant que le vent me prenne. T'as pas réagi.

"S'il te plaît."

Je t'ai supplié. T'as pas souris.

"Je peux finir ton verre ?"

Tu n'as rien répondu. Alors, j'ai fini ton verre. D'une traite, espérant noyer mes douleurs.

"Ça te dit d'aller côtoyer les étoiles ?"

Ta voix était moche, un peu rouillée.

"Pourquoi pas."

Tu t'es levé, je t'ai suivi. Dehors, il faisait froid. On était en décembre, je crois bien. Ou peut-être en janvier, je sais plus trop.

Tu m'as tirée vers un parc dégueulasse, ceux qu'on évite la nuit. Sur cette balançoire en piteux état, on a regardé les étoiles. Elles étaient belles, tu trouves pas ? De plus en plus haut, en me balançant, je crû les toucher.

"Vas moins haut, tu vas finir par tomber."

Je n'ai pas ralenti.

"Rattrapes-moi alors."

T'as ri. Il était beau ton rire, un peu mesquin mais beau.

"Qu'est-ce que tu faisais dans un bar pareil en pleine nuit ?"

J'ai laissé mon sourire se perdre, attendant ta réponse. T'étais perdu dans les étoiles, cette foutue lune t'avait volée.

"J'attendais le marchand de sable."

T'étais une de ces créatures nocturnes. Ces chimères qui toute la nuit veillent sur une ville bien morne.

"On aurait plutôt dit que t'attendais la mort."

T'as souri, et je sais pas trop si c'était à moi ou à ton amante la lune.

"Aussi."

T'étais un drôle de personnage, un peu bancal. T'es reparti avec les étoiles. Si près et si loin, à la fois.

"Tu faisais quoi, toi ? Dans ce bar ?"

Tout en embrassant la lune de ton regard, tu me parlais. C'était un peu malsain.

"Ça te regarde pas."

J'avais un brin mal au cœur, j'aurais voulu être ton amante, la lune.

T'as pas répondu, ni réagis. Bah oui, qu'est-ce que t'en avais à foutre après tout. De nouveau dans cette léthargie étonnante, t'étais pitoyable. Ton teint était bien trop pâle.

"Tu veux bien me sauver ?"

C'est les mots que tu m'as chuchoté, du bout de tes lèvres charnues.

"Non."

Quand je te dis qu'on s'était loupé. Il était bien trop tard quand on s'est croisé. L'horloge avait un peu trop tourné. Je suis désolée, m'en veut pas mais, moi aussi, je voulais qu'on me sauve.

Une larme a coulé sur ta joue pour finir par s'échouer au sol. Le clocher a sonné deux heures. Le vent m'a rattrapé. Je suis désolé mais je devais fuir.

"On se revoit chez les étoiles."

Tu m'as souri, un sourire triste.

"Ouais, sûrement."

Je t'ai volé un baiser puis me suis envolée, la prochaine fois on allait pas se rater.

« Ce one shot est l'esquisse d'un million de textes raturés sur plusieurs années. Des mots perdus que la nuit m'a laissée. Peut-être qu'on va les lire, ou peut-être qu'on va les oublier dans la foule. Et, après tout, c'est peut-être mieux ainsi.

Mais si toi, tu es là. Si toi, tu lis ce texte un peu par hasard. Alors, merci de donner vie à ces personnages. Et n'oublie pas, même si on se rate on finit toujours par se rattraper.

Bonne nuit. »

Insomnie Où les histoires vivent. Découvrez maintenant