Je suis allongé sur mon lit, les yeux rivés sur ce même plafond que je contemple depuis hier soir.
Cela fait tant de temps, que j'en suis venu à compter les minuscules imperfections de la peinture couleur craie, ses coulures, les marques du rouleau passé à la va-vite. Même les rares poussières piégées au sein de la couleur cotonneuse n'échappent pas à mon étude approfondie.
J'ai passé la nuit à me répéter ce que je devais faire aujourd'hui, à trouver la force le moment venu.
L'idée fugace de repousser cela au lendemain revient gratter à la porte de mon esprit, comme elle le fait depuis maintenant dix jours. Mais je dois refermer cette porte. Fuir une nouvelle fois ne ferait que rendre la tache encore plus difficile.
Je dois partir.
Je me sens trembler à nouveau alors que j'entends déjà s'agiter dehors les prémices d'une activité. Toujours les mêmes bruits de raclement et de choc sur le carrelage du couloir, ces sons pressés et énergiques répétés quotidiennement.
Fébrile, je m'extirpe de mon lit pour verrouiller l'entrée de ma chambre. Je ne peux prendre le risque d'être vu ainsi, faible et angoissé.
Viendraient comme toujours les mêmes regards inquiets, les mêmes questions, voire l'injonction d'aller voir un médecin ou pire, un psychologue.
Parler ne sert à rien dans certains cas.
Le froid me saisit alors que je fais volte face et que j'appuie mon dos contre le mur. Cette sensation de désespoir glacé implacable qui vrille mes jambes et remonte le long de ma colonne pour me paralyser m'achève et je me fige sur place avant de tomber en avant...
Tituber vers la douche me prend plus d'une minute. J'ouvre enfin au maximum le mitigeur vers le rouge, subissant stoïquement les longues secondes d'eau glacée avant que la chaleur subite ne m'envahisse. Le froid semble s'évacuer de mes membres, entrainé par les écoulements maintenant brulants vers la canalisation.
Je ne peux pourtant m'empêcher de trembler encore alors que je me relève. Mon coeur s'emballe si fort dans ma poitrine que je le sens jusque dans mes tempes, mes oreilles et dans mes mains.
De longues minutes s'écoulent alors que je reste dans un état second sous le jet d'eau brulant, tentant d'apaiser les battements et mon esprit, tout en prenant conscience du gout salé de l'eau.
Je sors de la douche, après avoir réussi à retrouver un calme relatif, et me dirige vers ma penderie.
Je choisis des vêtements sobres et chauds, sachant que je risque de passer un long moment dehors aujourd'hui, puis mets en marche ma vieille cafetière qui proteste et crachote avant de se mettre à son ouvrage quotidien.
A l'extérieur les bâtiments se sont parés de blanc.
Je distingue a peine de vagues silhouettes a travers la vitre embuée. Certaines s'activent a débarrasser la route de sa couverture neigeuse, poussant, raclant ou pelletant. D'autres marchent péniblement vers leur journée de travail, laissant d'éphémères sillons semblables à des mèches de cheveux.
Comme a mon habitude, je me surprends à m'attacher à ces détails insignifiants pour tenter de m'évader du fil de mes pensées. Celles ci dansent cependant en filigrane, rodant telle une meute de prédateurs à l'orée de ma conscience.
Le regret, la culpabilité et l'impuissance tournent dans ma tête, se succédant sans aucun contrôle.
Je donnerais tout pour revenir un mois en arrière et pouvoir prendre d'autres décisions, choisir une route différente, mais il est trop tard à présent.
Aujourd'hui je ne peux qu'assumer mes actes jusqu'au bout...
Je prends soudainement conscience du silence a l'extérieur et cela me fait revenir à la réalité. J'ai encore un peu de temps devant moi.
Je pose ma tasse sur le rebord de la fenêtre puis me dirige vers l'armoire où est rassemblé tout ce que je devais emporter.
Méthodiquement j'entame l'inventaire et le vidage des différents compartiments et les sacs se remplissent progressivement de vêtements soigneusement pliés.
Chaussettes, bonnets, pulls et t-shirts, tous font remonter des souvenirs.
D'aucuns me rappellent une anecdote, d'autres me font sourire. Certains me font mal.
Je me fige quand mes yeux se posent sur la gourmette d'argent suspendue à l'intérieur du placard supérieur.
La lumière semble jouer avec le nom argenté gravé dessus.
"Audrey"
Je me souviens de la difficulté que l'on avait eu a choisir le pendentif qui réussirait à lui plaire à elle avec ses gouts si particuliers.
Nous avions du nous y mettre à quatre cette journée là, écumant séparément les bijouteries des villes environnantes pour le trouver.
Je revois dans ses moindres détails ce médaillon volontairement désuet que l'on avait déniché au dernier moment dans cette boutique discrète, la gravure "Eric" ainsi que la photo minuscule que l'on découvrait en l'ouvrant.
Je glisse le bracelet dans une enveloppe de kraft qui s'en va rejoindre d'autres effets personnels dans le carton à mes pieds. S'en suivent des photos, des lettres, et quelques décorations inutiles que je ne regarde même pas.
Le calepin où a été consigné, quotidiennement et presque intégralement, le récit de ces derniers mois s'y trouve déjà, enveloppé dans son sac isotherme fermé par un zip.
Il y manque cependant trop de jours et de moments saisis au vif.
La couleur noire de la mer vue du ciel, piquée à l'horizon par le ruban tremblotant du reflet de la lune.
Les moments durs et joyeux partagés.
Les regards échangés dans l'avion.
L'escale à Chypre, où tous ont voulu parler, arranger les choses, prétendant comprendre.
Je passe ainsi la matinée a tout ranger méticuleusement, m'efforçant d'accomplir ceci de façon robotique et détachée.
C'est au moment où je boucle le dernier sac qu'on frappe timidement a la porte.
Trois coups discrets suivis d'un appel tout aussi peu assuré.
Je reconnais la voix de mon chauffeur du jour.
Ce n'est qu'à son deuxième appel que je lui répond de m'attendre dans la cour d'ici dix minutes.
Sans discussion, j'entends qu'il s'exécute immédiatement.
Je reste encore immobile quelques instants avant d'attraper mes clefs sur le lit et d'ouvrir la porte.
Les deux sacs à dos vont rejoindre le carton que j'ai posé dans le couloir, et mon regard balaye la pièce une dernière fois, m'assurant de n'avoir rien oublié.
Je passe le lourd sac dans mon dos dépliant ensuite la poignée métallique du deuxième, ce qui fait sortir deux roues miniatures, puis ramasse la précieuse boîte que je cale fermement sous mon bras pour me diriger vers l'escalier en colimaçon qui relie les étages entre eux.
C'est au pied des marches du premier palier qu'elle me rentre presque dedans en les montant deux par deux, violant ma "bulle" et mon espace de confort
Immédiatement, je repère l'absence du foulard qu'elle aurait dû porter, la raison évidente de sa présence si hâtive à cette heure là.
Son visage se lève vers moi et mon aptitude, aiguisée par la pratique, à décrypter autrui remarque instantanément la colère passagère qui habitait ses yeux fondre d'un seul coup, remplacée par une émotion que je ne supporte plus de voir sur le visage des autres.
Inconsciemment elle met une marche de distance entre nous.
- Désolée, euh... Mes res...
Je l'empêche de finir, peut être plus fermement que je ne l'aurais voulu.
Plus qu'elle ne le méritait sans aucun doute.
- Non, pas aujourd'hui putain...
Son regard se voile et je sais qu'elle comprend. Elle baisse la tête un instant puis la relève pour me regarder. Ses yeux, un peu plus brillants qu'il y a deux secondes sondent les miens et je sens qu'elle voudrait dire quelque chose de pertinent mais il n'y a rien à faire et elle le sait.
J'entreprends de la contourner et reprends ma descente laborieuse en direction du hall.
- Je peux peut être aid...
- Tu vas être en retard alors bouges-toi nom de dieu.
Je regrette presque immédiatement de lui avoir parlé ainsi aujourd'hui mais les habitudes sont tenaces.
Le poids de son regard pèse brièvement dans mon dos, puis le son de ses talons me parvient. Ses pas précipités résonnent enfin, me laissant libre de retourner dans ma bulle confortable.
Les sangles s'enfoncent dans mes épaules un peu plus à chaque marche descendue mais je me cramponne inutilement à la boite, comme si celle ci pouvait alléger le fardeau jusqu'à ce que j'arrive enfin au rez de chaussée.
La personne à l'accueil du bâtiment m'adresse une salutation à laquelle je réponds par un simple signe de tête, n'ayant pas le temps d'être désagréable avec le monde entier.
Son regard entendu est sombre, il connaît les raisons de mon départ et les comprend.
Sans un mot donc, je traverse le hall et pousse la lourde porte battante de l'épaule.
L'air sec et glacial saisit mon visage a pleine mains.
Celui qui avait tapé a ma porte il y a quelques minutes s'empresse de me saluer aussi, avant d'ouvrir le coffre déjà bien rempli de la voiture afin que j'y dépose mes sacs.
Sans un mot je sors mon paquet et m'allume une cigarette. Ayant obtenu le signe de ma part qu'il attendait, il en fait autant en silence.
C'est un gamin. dix huit ans grand max.
Cette constatation me frappe alors que je le détaille par réflexe.
Un gars du sud de part son accent, bien élevé semble t'il et à la carrure de rugbyman...
Mais je stoppe immédiatement mon investigation automatique. Je ne veux pas le connaitre.
Ni son nom, ni d'où il vient et je ne serai bientôt plus là de toutes façons.
Je m'installe à l'arrière, ce qui pourrait paraitre déplacé en temps normal, mais je n'en ai cure.
Faire la discussion est hors de question aujourd'hui et il semble l'avoir bien compris car il n'exprime aucune réaction et prend place au volant sans marquer d'hésitation.
Mon regard se porte vers les crêtes enneigées qui pointent au loin, dépassant les bâtiments de l'autre côté de la cour, alors que je sens le véhicule vibrer.
L'angoisse monte alors que nous nous mettons en mouvement et que je me dirige vers ce qui me semble être la tâche la plus terrifiante que je n'ai jamais accompli.
....................................................................................................................
