Les yeux fixés sur cette saloperie de plafond couvert de bois, je compte pour la dixième fois les étoiles phosphorescentes que les anciens proprios du van ont collées sur le lambris. Ou leurs enfants peut-être. C'est un truc de gosse ce genre de déco kitch.
Je reconnais que ça me plaisait bien au début. Les avantages de la belle étoile sans les inconvénients. Après un mois sur la route, quand je veux voir la putain de voie lactée, je sors juste dehors. Ce qui m'arrive assez souvent finalement.
Les vingt-six premières années de ma vie m'ont fait complètement oublier que les astres existaient. Que la terre n'est pas la seule planète dans l'univers et surtout qu'elle ne tourne pas uniquement autour de mon nombril. S'en rendre compte subitement au bord du lac Michigan, une nuit de juin, c'est déstabilisant. En réalité, c'est surtout pathétique.
Trente jours ont passé depuis cette fameuse nuit révélatrice. La première du reste de ma vie. Celui qui comptera véritablement pour moi. Et pour les autres aussi j'espère.
Un mois. Et enfin, j'ai l'impression de vraiment vivre. De faire ce que j'aurais toujours dû faire. Ce à quoi j'étais réellement destiné. Ok, ça fait très prétentieux. Je déteste parler comme le gosse de riche que je suis. Que j'étais. Mais les habitudes ont la vie dure.
Toujours est-il que, me lever chaque matin en même temps que le soleil, parcourir le pays un appareil photo en main, me fait me sentir moi pour la première fois depuis longtemps. Depuis toujours en fait.
Au-dessus de ma tête, les étoiles s'effacent, laissant place aux images de l'Hudson River State Hospital que j'ai mitraillé de mon Leica SL aujourd'hui. L'imposante façade de brique qui semble avoir résisté aux années et à l'abandon. Les sièges parfaitement alignés de l'auditorium et son piano aux touches manquantes. La chapelle dans laquelle il ne vaut mieux pas essayer de se recueillir sous peine de passer à travers le plancher. Les lits, des dizaines de lits à l'armature métallique. Certains paraissent simplement attendre que leurs occupants reviennent se coucher.
Ce sentiment que le temps s'est arrêté, c'est ce que je préfère quand j'explore un lieu que l'homme a quitté, dans lequel bien souvent la nature a totalement repris ses droits. Si seulement elle pouvait reprendre ses droits sur moi...
Qu'est ce que je raconte ? C'est le sommeil qui me gagne qui me conduit à penser n'importe quoi. Quand j'essaye d'ouvrir les paupières, mon plafond de bois s'est transformé en mur de briques rouges. Peut-être que je dors déjà après tout.
Un mouvement sur ma droite me fait me réveiller en sursaut. La sensation de chuter sur mon propre matelas est détestable. L'esprit toujours embrumé, je tourne la tête sur le côté.
C'est la fille que j'ai ramenée hier soir qui a dû bouger dans son sommeil. Encore une des habitudes de merde de mon ancienne vie. Les bonnes résolutions limites monacales de mon début de road trip n'ont pas tenu longtemps, je dois le reconnaître. J'ai fini par lâcher prise quand je me suis rendu compte que je ne cherchais pas l'absolution, juste à me pardonner à moi-même.
Repenser à ce que j'ai découvert ce 19 mars en rentrant au penthouse de mon père à Chicago me file encore la gerbe, même presque quatre mois après. La vue des traces de ce que Keith, mon soi-disant pote, avait fait à cette escort m'empêchera de dormir pendant longtemps encore.
Je cligne des yeux avec forces pour chasser, momentanément du moins, ces souvenirs qui m'ont entraîné pendant les deux mois qui ont suivi dans une spirale autodestructrice. Toujours plus de fêtes. Toujours plus de drogues et d'alcool. Toujours plus de filles. Jusqu'à cette fameuse nuit qui a tout changé. Tout, y compris ma perception de la vie.
Dans un soupir, Meghan se colle à moi. Ou Melissa peut-être. Putain, c'est pour ça qu'il faut que je m'en tienne à ne pas les ramener dans le Van. Parce que le connard que je suis n'arrive même pas à se souvenir de leur prénom. Évidemment, comparé à l'ordure que j'ai pu être dans le passé, il y a du progrès.
Je ne me cherche pas d'excuses. C'est juste la réalité. Les faits tels qu'ils sont et tels qu'ils ont été.
La jambe de la brune élancée se pose en travers de moi, se frotte inconsciemment sur mon bas-ventre. Je l'observe. Si elle pouvait émerger, on pourrait profiter tous les deux de notre insomnie commune. L'idée de la réveiller me traverse l'esprit. C'est une pensée éclair que je chasse instantanément. Ma montre affiche trois heures du matin. Elle ne dort que depuis à peine deux heures. Surement moins. Je ne suis pas un saint, mais j'ai quand même assez de respect pour elle pour lui foutre la paix.
De toute façon, si je veux reprendre la route demain, je ferais mieux d'essayer de retrouver ce sommeil qui semble désespérément me fuir. Je pourrais sans doute profiter d'une belle nuit étoilée au bord de l'Hudson, mais je suis coincé, englué à cette fille avec laquelle j'ai tout juste échangé quelques mots dans ce bar d'étudiants de l'université Vassar.
Peu importe. Une nouvelle étape m'attend demain à Newark. La vieille prison y est un passage obligé pour le fan d'urbex que je suis. Et ensuite ? Baltimore, probablement. Je devrais y être pour le week-end du 4 juillet. En espérant y dénicher un motel libre. Ça fait un bail que je n'ai pas dormi dans un vrai lit.
Un mois. Un mois que je parcours les routes à essayer de capter l'insaisissable à travers mon objectif. À m'efforcer de trouver qui je suis réellement. Heureusement que le pays est grand, car je sens que le voyage va être long, à l'image même de ma pseudo quête spirituelle.
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Everywhere, with you
RomanceÀ l'aube de ses 26 ans, Shad Caldwell se jette tête la première dans un road trip sans fin sur les routes nord-américaines. Il plaque tout, délaisse famille et amis, boycott son avenir tout tracé pour se consacrer à sa passion, la photographie. Le h...
