le ciel est gris. sur le monde se dépose la tristesse.
les rues sont presque vides, quelques passants courent pour rentrer chez eux s'abriter. leurs visages montrent un certain mécontentement, certains se cachent avec leur veste, d'autres avec un sac. parfois ils se bousculent, les regards ne se croisent pas, les voix crient un "pardon !". ils ne remarquent pas l'existence de l'autre et ne se soucient pas de sa douleur. ils pensent "il ne peut pas regarder où il va?"
les bars sont bondés, des adolescents se moquent des personnes qui essaient d'échapper à la pluie. sur leur table il y a des tasses de café à moitié vides et des cartes. ils regardent ce spectacle risible. après quelques minutes ils se lassent et se remettent à jouer et à rire. leurs éclats se mélangent avec celui des gouttes de pluie.
une femme est assise au fond, seule. elle a devant elle un gin-tonic et un cendrier. une cigarette se consume lentement, la fumée forme un filet opaque et fin. elle porte des escarpins noirs et une robe bleu-nuit en velours. elle a, sur ses lèvres, un joli rouge, et ses yeux sont d'un bleu-gris transperçant. elle attend une personne sans plus trop le faire. elle s'est habituée à l'attente, elle a eu dans sa vie des espérances qui n'étaient que des illusions. elle a remarqué qu'en attendant, elle n'attendait plus. de l'attente ne naît qu'un sentiment de déception et de faux espoir. c'est comme si son corps créait tout cela, des émotions factices, pour ne pas qu'elle souffre, mais son corps connaît la terrible vérité. la jeune femme boit une gorgée dans son verre et fume la dernière bouffée de sa cigarette avant d'en ressortir une autre de son sac. elle l'allume avec son zippo, le bruit du feu résonne un peu, elle le referme et dans un petit clic la flamme s'éteint. la seule trace qui reste de celle-ci est la braise qui consume la cigarette petit à petit. en écoutant le dehors, on peut entendre les pas d'un homme. il court. il se protège le visage et le haut de son corps avec une veste en cuir. le bas est trempé par les gouttes de pluie et par les flaques qu'il explose avec ses pieds. au moment de traverser pour rejoindre le bar, une voiture manque de le renverser. coup de klaxon. son cœur explose dans sa poitrine. il s'excuse brièvement et rejoint l'endroit du rendez-vous. on n'entend plus que les voix des hommes et des femmes. les yeux de l'homme cherchent quelque chose, un visage peut-être, des yeux, une chevelure, dans la foule omniprésente. son regard se dirige vers le fond, il la voit. elle, non. avant de s'avancer vers elle, de faire rencontrer leurs corps, il attend, peut-être désespérément, la rencontre de leurs yeux. un homme le bouscule, il manque de tomber mais la regarde toujours. puis soudain, elle lève les yeux vers lui. ils se contemplent. au début, elle ne reconnaît pas ce visage qui lui est pourtant familier, elle cherche quelque chose, la couleur de ses yeux ou encore celle de ses cheveux. il se dirige vers elle, l'image est plus nette. ils sont bleus et noirs. il s'assoit devant elle, la regarde. entre eux règne un silence, ce silence est entouré d'un brouhaha incessant. un serveur vient prendre la commande, l'homme répond qu'il veut un whisky et la même chose pour la demoiselle. sourires partagés puis elle allume une cigarette. la jeune femme lui tend le paquet, il refuse d'un geste de la main. ils ne parlent toujours pas, le silence est comme une parole qui chuchote à leurs oreilles les pensées de l'un et de l'autre. les yeux de l'homme se tournent vers la cigarette de la femme, une trace de rouge s'est déposée sur le filtre. de la fumée sort et se dissipe dans l'air. elle le regarde, et dit.
- Je vous attendais sans plus trop le faire, je crois.
sa voix est un peu éraillée à cause du long silence qu'elle a vécu. un sourire gêné se dessine sur le visage de l'homme. il s'excuse du regard. elle continue à parler.
- Je me rappelle de ce jour, il pleuvait comme aujourd'hui. la tristesse dévastait le monde, et les gens.
l'homme acquiesce et ajoute.
- Vous étiez à la même place, seule, vous aviez l'air d'attendre. seulement l'air, car vous n'attendez plus, vous subissez.
elle sourit et boit une gorgée dans son verre.
- Je n'ai jamais su ce qu'était attendre, peut-être est-ce le fait de subir sa propre solitude, désillusion, ou encore sa propre désespérance? Je n'ai jamais pu nommer l'attente, je crois que personne ne pourra la nommer.
sa voix s'éteint en même temps qu'un rire. son visage se dirige vers la porte du bar, les yeux se ferment. elle écoute. l'homme la regarde, contemple son visage, le désespoir hystérique qui s'y trouve. pendant cette pause qui règne entre les deux, le monde bouge, se bouscule. on entend un verre se briser, le serveur est gêné, les jeunes se moquent. la pluie est plus forte, il n'y a presque plus de passants dans les rues, on entend seulement les gouttes de pluie et le bruit des gens dans les différents bars de la ville. plus loin, se trouve la mer. la pluie se mélange aux vagues majestueuses. le bruit de la mer se diffuse dans le monde, il cogne contre les maisons de la ville, fait écho dans les rues et termine, parfois, dans les oreilles d'une personne. c'est la mer triste qui hurle sa peine, elle est là entre les voix, elle submerge chaque son, chaque existence. la jeune femme l'entend, ses yeux s'ouvrent. il voit que des larmes se noient dans ses yeux. rien ne coule, mais tout se noie. d'un geste, minutieux, elle réussit à ne pas faire couler son maquillage tout en enlevant ses larmes. son regard rencontre celui de l'homme. il y a sur son visage une tristesse grave, qu'il connaît, il l'a vue sur son visage, ses traits, lors de leur première rencontre.
- Vous vous abandonnez à ce qu'il y a de plus triste au monde, votre propre existence, dit-il.
elle continue de regarder l'homme.
il continue sa phrase, sans la regarder.
- Lorsque nous nous sommes rencontrés, vous aviez la même expression. Comme si vous vous engouffriez dans un profond désespoir, le votre, et que vous l'embrassiez. J'ai toujours vu sur votre visage un accablement, un effondrement qui m'est presque palpable et qui me traverse.
elle allume une cigarette et prend la parole.
- Et je pense que cette tristesse vous la ressentez également. Sinon jamais vous ne seriez venu me voir. Nous la partageons, comme la souffrance de nos silences.
la jeune femme se tait quelques secondes, le temps de fumer sa cigarette. silence autour d'eux, puis.
- J'ai vu ma tristesse en vous, je la vois encore. elle est là, dans vos yeux, votre voix, dit-elle.
l'homme ne répond pas.
elle ne parle plus.
le silence s'installe de nouveau, on entend seulement le monde se déchaîner autour d'eux.
la pluie s'est calmée, les gens quittent le bar petit à petit. le monde s'éteint avec la nuit. chaque chose devient lourde, silencieuse ou trop bruyante. le temps est comme inexistant. la femme entend, parfois, la mer cogner contre les murs du bar, contre son corps. l'homme contemple son visage triste. il se rappelle de son prénom et de sa vie. Kira. elle est la femme d'un grand entrepreneur parisien qui vivait ici. elle est seule, toujours. l'homme continue à la regarder. Kira ne le fait pas. elle est trop occupée par le silence, et l'attente.
attendre quelque chose, un souvenir, une attente qu'elle ne connaît pas encore. elle regarde tout sauf ses yeux. elle cherche à savoir ce que son existence recherche.
KAMU SEDANG MEMBACA
Kira
Cerita PendekMais vous savez, parfois les choses ne s'expliquent pas. Elles sont, et c'est le cœur et l'âme qui en souffrent. Je versais quelques larmes, mon seul souhait était d'y retourner, de revenir à cette première rencontre. Mais à chaque fois que j'y repe...
