Je m'appelle Antoine Baste. Il y a des chances pour que vous ayez entendu parler de moi, surtout il y a quelques années. Enfin, pas exactement sous ce nom-là.
Quand j'ai montré à mon père, avec une fierté mêlée d'appréhension, la couverture des Inrocks d'octobre 2013, il a eu un hoquet de surprise exagérée puis il s'est mis à gratter du doigt le gros titre : « J'y crois pas, putain ! Ils ont écrit Blaste au lieu de Baste. Tu peux pas laisser passer une coquille pareille, surtout sur la couverture, Antoine ! » Ça n'aurait pas été compliqué de lui faire comprendre que cette coquille était une trouvaille marketing pour que mon nom sonne mieux, plus anglophone, plus percutant. Ce qui aurait été compliqué, ç'aurait été de justifier que je corrompe le nom de famille de toute sa lignée juste pour la perspective de faire un peu plus de thunes.
Je lui ai souri et j'ai roulé le magazine en un cylindre que j'ai écrasé dans mon poing, écho à mon intestin que je sentais se comprimer. De toute façon, cette une commençait à me sortir par les yeux. J'étais assis dans une mise en scène grotesque à côté de Yann Moix sur la banquette en cuir turquoise d'une espèce de troquet où j'aurais jamais foutu les pieds par moi-même. J'avais essayé de faire comprendre à la photographe que j'étais pas super chaud à l'idée qu'on me mette des bretelles puis veulement capitulé en voyant que Moix avait, lui, obtempéré avec grâce. C'était parfaitement insensé de nous réunir d'ailleurs, vu que nos œuvres n'avaient rien en commun et que l'on ne se connaissait pas, et ce titre débile – Antoine Blaste, Yann Moix : les néo-punk-réac – puait le forcing éditorial. En fait si, je le connaissais, de vue : on avait patienté de longues heures dans la salle d'attente du même psychanalyste, près d'Alésia, en écoutant le chant des oiseaux en cage et Radio Classique et en caressant du bout des doigts les chats rachitiques qui venaient zigzaguer entre nos jambes. Mais à ses yeux, je semblais être un total inconnu, une borne impersonnelle de sa promo sans fin, ce qui me poussa à le considérer de prime abord comme un connard. Et je n'eus aucune raison de me raviser tant la putasserie avait émané spontanément de sa personne pendant le shooting.
Je suis écrivain. J'écris une série d'aventure fantasy - je détestais ce terme puis j'ai fini par m'en foutre - qui s'appelle Toccata, sous-titrée la Ville des Pieuvres. C'est l'histoire de deux post-ado, une fille et un mec, qui se font kidnapper par des hommes-poissons et vendre comme esclaves dans Toccata, une métropole mystérieuse qui semble appartenir à un autre univers. Rapidement, ils trouvent le moyen de s'affranchir et se retrouvent impliqués, la plupart du temps malgré eux, dans tout un tas d'intrigues que je pense sincèrement pas trop dégueulasses. Si vous voulez en savoir plus, bien sûr, vous n'avez qu'à acheter mes bouquins. Il y a trois tomes parus - la Ville des Pieuvres, Sphère Éteinte et Clandestin Cœliaque - et mes fans comme mon éditeur désespèrent que je sorte enfin le quatrième. Spoiler alert : c'est pas pour tout de suite. Du tout.
À la sortie du deuxième volet, j'ai été la victime bienheureuse d'un emballement médiatique dont la démesure n'était pas justifiée. Direct Matin, un torchon publicitaire distribué gratos dans le métro, décidait de m'accorder une courte interview. J'avais accepté en me disant qu'il fallait bien signer un jour ou l'autre l'accord de sa compromission aux forces du mal – en l'occurrence Bolloré, un démon majeur – pour devenir un adulte. Puis j'avais essayé de diminuer ma dissonance cognitive en me convainquant que, bon, en quelque sorte, le grand capital se tirait une balle dans le pied en faisant de la publicité à une œuvre aussi socialement subversive que la mienne. Du pipeau.
Puis j'ai reçu l'interview. En vérité, ça ressemblait plus à un formulaire de déclaration de sinistre. Sur un pauvre document Word, des questions d'une inspiration inégalable – Qu'est-ce qui t'a donné le goût d'écrire ? ; De quoi tu t'es inspiré pour écrire ? ; Ça te fait quoi de rencontrer tes fans ? – alternaient avec plusieurs blocs de lignes constituées de points... au cas où je n'aurais pas su où écrire les réponses ; points que je devais évidemment au passage effacer pour répondre. Tout semblait tellement impersonnel que je me demandais s'il s'agissait d'un document standardisé qu'ils envoyaient aux autres auteurs, si le résultat passait même par les mains d'un quelconque humain avant la parution. La dernière question semblait différente : elle était écrite avec une autre police d'une autre taille et n'était pas suivie d'une floppée de points. C'était la preuve qu'il y avait eu un effort minimum de personnalisation du formulaire. Est-ce que tu ne penses pas que tu t'es beaucoup inspiré de Harry Potter ? Il y a beaucoup de similarités. C'était ça, le travail de journalisme ? Une question sans pertinence qui laissait sous-entendre que Toccata n'était qu'un sympathique clone raté des aventures du mongolo de Poudlard ? J'ai effacé toutes les autres questions, tous les points. J'ai juste écrit en Arial Bold taille 72 NIQUE TA RACE ! et j'ai renvoyé par mail. Mon intégrité était sauve.
C'est paru tel quel. Le journal était distribué au petit matin. À 9h30, plus de 3k J'aime pour la publication Facebook d'un lecteur qui écrivait Le respect er mort se matin (sic) avec une photo de l'interview. À 11h44, on passait le cap des 10k re-tweets pour le très emphatique jpp antoine blaste roi des balek \^^/. Les choses se sont tassées dans l'après-midi avant qu'un utilisateur du forum 18-25 de jeuxvideo.com ne fasse un montage approximatif d'une de mes rares photos disponibles sur Google, en m'affublant d'un joint et de lunettes de soleil pixellisées. Le sujet n'eut qu'un succès mitigé mais l'image fut reprise sur Reddit accompagnée de l'interview traduite en anglais, en allemand et en suédois. Vingt-quatre heures plus tard, #AntoineBlaste et #ThugBlaste étaient respectivement 3ème et 6ème des tendances Twitter mondiales et Nique ta race une private-joke pointue dans le milieu des start-uppeurs californiens. J'étais devenu un mème.
Les ventes ont explosé et on a subitement découvert dans des revues qui m'avaient snobé jusque-là que ce que j'écrivais était au minimum mignonnet voire pas mal. Il est même arrivé qu'un ahuri de Muze me compare à Tolkien. Les hobbits, c'est pas ma tasse de thé, mais on sentait une belle évolution depuis l'époque où Antoine Blaste était un J.K. Rowling au rabais. J'ai donné beaucoup d'interviews où j'étais heureux de partager mes avis sur l'écriture, sur la politique, sur l'industrie, sur tout et rien, de répondre à des vraies questions. C'était grisant même si je sentais qu'on attendait de moi que je termine les entretiens par mon petit gimmick. Je passais de mon éditeur confidentiel à un autre, qui signa sans rechigner les droits des sept prochains tomes. Je faisais la couverture des Inrocks.
J'ai embrassé mon père en murmurant quelque chose à propos de rappeler l'imprimeur pour corriger la coquille et je suis parti de son mouroir. Je n'y suis pas retourné depuis.
Oui, au fait, je suis un lâche.
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Obsession chelou
General FictionC'est l'histoire d'un type malsain qui tape un trip malsain sur une meuf malsaine.
