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Dans la foule amassée devant l'abri-bus il y avait cette jeune fille, un chapeau sur la tête, regard dans le vague, croquant dans un pain au chocolat. Elle n'avait pas encore remarqué le jeune homme aux longs cheveux qui pour l'instant discutait en riant beaucoup au sein d'un groupe d'amis. 

Elle n'aurait probablement pas porté les yeux sur lui encore trois mois auparavant. Mais la vie passe et l'esprit s'élargit. Son long manteau de cuir lui parut ce soir-là plus stylé que grotesque et sa barbe savamment taillée lui évoqua quelque mousquetaire héroïque. 

Le bus arriva, elle s'installa sur un siège, presque au fond, pour être à l'aise et rêver tout son soûl jusqu'à destination. Le groupe de garçons monta aussi et se posta devant la porte, debout, toujours riant et palabrant. Celui qui lui plaisait lui tournait le dos. À vrai dire, les autres auraient pu l'intéresser aussi mais, allez savoir pourquoi, ce soir-là c'était celui-là qui captivait son attention. De temps en temps il se tournait un peu au fil de la conservation, elle pouvait alors admirer son profil, essayait d'en mémoriser les traits. 

Par la vitre, la ville défile. Les lumières de la nuit composent des constellations étranges et colorées. Le bus s'arrête.
- À tout à l'heure !
- Ben tu descends pas avec nous ?
- Non, j'ai des courses à faire, je vous rejoins après.

Les portes se referment. Le jeune homme, resté seul, vient s'asseoir au niveau de celle qui le dévore des yeux, de l'autre côté de l'allée. Il ne s'est encore aperçu de rien mais rapidement cette attention portée sur lui lui pèse, il tourne la tête, croise son regard... Elle lui plaît tellement qu'il se sent rougir. Il fixe une enseigne éclairée au loin. Ses gestes se font saccadés, nerveux. C'est moi qu'elle regarde comme ça ? Non, c'est le paysage... Il risque un oeil : elle détourne les siens, imperceptiblement. Quand elle les ramène sur lui, c'est lui qui n'ose plus et fuit, les yeux braqués sur la nuit, dehors. 

Il sort son portable. "Keske je fé ? Ya 1 meuf ki me mate chu en train 2 devenir tt rouge..." Le message envoyé, que peut-il bien faire de son regard ? Nouveau chassé-croisé. Il la sent qui détaille sa carrure. Tout à coup il se trouve un peu grassouillet malgré sa belle musculature. Elle examine ses mains avec attention, s'attarde sur la bague. Elle garde en permanence sur les lèvres une espèce de sourire qui lui donne l'air de savourer un bon dessert. Il en est tout retourné, gorge nouée. 

Sonnerie de portable : nouveau message. "Si L é bonne taka l'embraC ^^". Piquage de fard sans précédent. Il fait tout ce qu'il peut pour rassembler ses esprits, regagner sa maîtrise sur soi. Après une grande respiration, il regarde à nouveau vers elle. Où est-elle ? Sa place est vide !

Il la voit descendre par la porte du fond. S'il réagit vite, il peut encore la rattraper. Mais c'est à l'arrêt d'après qu'il va, lui. Les pensées s'entrechoquent dans sa tête. 

Dehors la jeune fille pense "Vas-y, cours-moi après ! Si t'es un homme, descends et viens m'embrasser !" Elle commence à marcher, lentement, vers sa destination. Elle n'ose pas se retourner mais tous ses sens sont tendus, à l'affût de lui. Tout son corps émet une énergie d'appel. 

Derrière elle, le bus est reparti. Le garçon est debout, le doigt sur le bouton d'ouverture des portes, trop tard. 

A part ça la vie est belle...Stories to obsess over. Discover now