Comme il l'avait fait les jours précédents, Ugo était assis sur un des tabourets verts de la cuisine. Il observait d'un œil morne, lassé de tout, sa mère éplucher avec soin les légumes qui composeraient la soupe du dîner.
-Pourquoi tu restes planté là, voyons ?! s'exclama Mme Roubedot.
Le jeune garçon continuait de la fixer de son œil vide. On n'aurait même pas pu y trouver un brin de joie, de tristesse, de peur, d'excitation. Non, rien. Un œil de mort. Depuis le décès de son père, Ugo ne parlait plus. Il ne voulait plus, ne pouvait plus, personne ne savait vraiment. Sa mère, que la mort de son mari affectait déjà beaucoup s'était inquiétée. Elle avait tout fait, lui parlant des heures durant, l'emmenant voir tous les psychologues les plus renommés, ceux spécialisés en « traumatismes », « choc émotionnel chez l'enfant » ou autre mot que l'on tentait de mettre sur un chagrin insoutenable, comme lorsque l'on vient de perdre ce qu'on a de plus cher. Sa mère s'était finalement résignée, non sans une profonde tristesse de voir son fils, l'unique personne qui lui si malheureux.
-Tiens, sors dans le village par exemple, va jeter un coup d'œil ! En allant à la boulangerie, je suis passée devant ce qu'ils appellent une « maison des jeunes ». Ca a l'air très sympa, tu devrais aller voir ! , lui conseilla sa mère en épluchant les courgettes
D'un air perplexe, il haussa les épaules.
-Allez ! Prend un bloc-notes et un stylo, tu leur diras que tu es muet... dit-elle d'une petite voix, soudain frappée par ce mot fort.
Ugo se leva, enfila une paire de baskets, un sweat et partit sans aucun signe d'enthousiasme.
Après avoir descendu, sa rue, il ne savait pas vraiment où aller. Il se rendit alors compte que, dans sa précipitation, il avait omis de demander où se situait cette fameuse « maison des jeunes ». De toute façon, il n'avait aucune envie d'y aller, de rencontrer des enfants de son âge qui vivaient sans autre problème que, dans le pire des cas, le divorce de leurs parents. Et puis...ils venaient là pour se rencontrer, discuter. Qu'aurait-on à faire d'un enfant qui ne communique pas ? Et puis soudain, il s'en rappela. Elle se trouvait entre la bibliothèque et la mairie, à moins de 5 minutes d'ici.
Pourtant, il fit demi-tour et emprunta un chemin caillouteux qui menait à la forêt. Elle se trouvait sur le chemin de l'école et lui avait toujours paru bien sombre, presque inquiétante. Ses arbres immenses lui faisaient se sentir tout petit et il s'imaginait parfois les loups qui hurlaient à la mort. Cette dernière pensée suffisait à le dissuader d'y entrer. Mais cette fois-là, il voulait à tout prix faire croire à sa mère qu'il s'était comporté comme un enfant « normal ». Il se trouvait tout à coup terriblement égoïste et voulait au moins la laisser croire qu'il était sorti, s'était même fait des amis et que son fils commençait à aller mieux. Pourtant, Ugo n'avait pas l'impression d'aller mal. Il ne pensait pas continuellement à son père, ne fumait pas, n'avait jamais fugué ou tenté de se suicider. La vie avait juste un peu perdu de son sens Et c'était justement ça qui ne cessait d'inquiéter sa mère. Cette petite étincelle qu'elle avait vue si souvent briller dans les yeux de son petit garçon avait maintenant disparu. Certains médecins avaient dit « simple crise d'adolescence, ça passera », d'autres « dépression, il faut agir », mais aucun n'était parvenu à lui faire retrouver sa joie de vivre. Personne ne pouvait ramener son père. Jamais plus il ne vivrait dans une famille. Il le savait.
Ugo écarta quelques branches, enjamba des racines et entre dans la forêt qui, vue de l'intérieur, lui paraissait déjà plus rassurante. Il finit par arriver dans une petite clairière que le soleil illuminait. Quelques branches éparpillées sur la pelouse d'un vert éclatant lui rappelèrent les après-midis passés chez sa grand-mère à construire toutes sortes d'objets avec ce qu'il trouvait dans le jardin. Il se pencha pour ramasser des branchages et commença à les rassembler jusqu'à ce que le tout prenne l'allure d'une maisonnette. Il n'avait rien pour faire tenir sa cabane, alors il fit des trous, planta dans le sol et fit tenir l'ensemble assez solidement. Après un moment, il se recula et contempla son travail, assez fier de lui. La cabane avait une allure de tipi, mais en plus carré, recouvert de feuilles et de branches. Elle avait une forme difficilement identifiable mais paraissait confortable.
