Silence, on tue.

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Sept heures tapantes sur le vieux port, l'heure où la fourmilière commence à s'activer, où la navette pour l'Île du Frioul débute ses allées et venues, où les relents de poissons au détour des rues vous soulèvent le cœur. Sept heures c'est aussi l'heure où la jeunesse imbibée d'alcool rentre d'un pas léger, où les vermines tels des rats pointent le bout de leurs nez, où les malfrats ciblent les quartiers de marchés. Le vieux port est un théâtre où la ville est constamment en représentation. Deminier avait ses petites habitudes au Massilia, café allongé, noir, accompagné de La Provence. De sa chaise en terrasse il aimait chaque matin constater à quel point Marseille avait changé, le patois n'était plus utilisé, l'accent chantant avait disparu et l'authenticité de la ville avait laissé place à l'uniformité triste des villes stressées. Massilia, c'est aussi le seul endroit de la ville où l'on peut sentir l'odeur du papier en 2075. Malgré les époques et leurs grands changement, le café reste fidèle à lui-même. Ici, pas de technologie inutiles, pas de voiture électrique ni même de machines pour vous servir. Les fauteuils poussiéreux sentent le vécu, le serveur est fidèle au poste, derrière son comptoir. Ce bistrot est devenu le repère des rencontres nostalgiques. De concert, les habitués affirment haut et fort que c'était mieux avant. Avant que la France ne devienne un objet de convoitise, avant que le gouvernement n'expérimente cette saleté de Botamine. L'édition du jour affiche en gros titre « Silence on tue ». Au titre, on pouvait déjà deviner que le journal faisait référence à la politique du gouvernement en matière d'eugénisme, sujet épineux qui fait les choux gras du web. Cette lecture quotidienne l'aide à savoir si ce sera un jour avec ou un jour sang. Depuis plusieurs années déjà, la ville autrefois paisible est devenue le fief des malfrats. Certains venus d'ailleurs ou d'autres déjà bien installés car ici, celui qui débarque un jour sur le port, il est forcément chez lui* règnent comme des seigneurs sur des zones de non-droits, profitant de la pagaille semée par le gouvernement. Sans notre intervention, le bleu de la mer serait déjà rouge carmin. La présence policière qui inspirait la crainte est aujourd'hui devenue banale. Le commissaire tergiversait les yeux dans le vague, quand son téléphone portable se mit à sonner, c'était Bertrand, son coéquipier.

« Je peux savoir où tu es ? c'est la bérézina au bureau.

- Au café.

-Termine-le vite et ramène tes miches. »

Bertrand, d'accoutumée très calme laissait transparaître de l'inquiétude dans sa voix et cela ne laissait rien présager de bon.

D'un pas pressé, Deminier se dirigeait vers le commissariat, l'atmosphère était pesante, le spectre de la mort planait dans les couloirs, les visages étaient fermés. L'air grave, Bertrand était déjà dans le bureau. Il faisait les cent pas. Deminier passa la porte et s'assit dans son Chesterfield, alluma un cigare, Deminier était le genre de type pour qui rien n'était grave, même l'effroi qui paralysait la population marseillaise le laissait de marbre.Il regarda Bertrand avec mépris:

« -J'espère que tu m'as pas fait déplacer pour une connerie de bleusaille, lança-t-il.

-C'est Balbo, répondit Bertrand, la voix chevrotante. »

A cet instant, Deminier comprit immédiatement ce qui se tramait, il eut un haut-le-cœur.

Il avait été trouvé dans sa baignoire gisant dans son sang aux alentours de 5H du matin après qu'une voisine ait donné l'alerte. La porte de l'appartement était entrouverte et Mme Martin était entrée, poussée par sa curiosité de ménagère, avide de commérages. Elle ne se doutait pas une seconde du spectacle macabre qui l'attendait. Le liquide écarlate était parvenu jusqu'à la porte d'entrée. Traversant le séjour, la peur au ventre, elle distinguait petit à petit le poignet entaillé de Balbo. Quelques heures plus tard, dans la salle d'attente du commissariat, Mme Martin ne parlait plus, hantée par cette image morbide.

Il repensa au jour où il avait croisé Balbo, tenant les murs de La Rose. Inspirant la crainte, il tenait ses hommes d'une main de fer. Il était imprévisible et pouvait tuer de sang-froid ses plus fidèles amis quand il s'agissait de business. La première rencontre fut une altercation musclée qui se termina en interrogatoire. Deminier, le regard froid et Balbo, le sang chaud.

Le commissaire avait commencé à ressentir une certaine sympathie à son égard quand il lui avait raconté qu'il tuait des hommes de pouvoir. Le sale boulot devait bien être fait par quelqu'un, même par un truand, pensait-il, d'autant plus qu'on ne pouvait plus se fier à personne. La France avait été trahie par son propre gouvernement en mettant en circulation ce produit miracle qu'on appelle Botamine.

Le décret avait été signé et obligeait les habitants à prendre ce traitement pour éradiquer les gênes médiocres et faire de nos citoyens des modèles de fierté. Ils ont d'abord commencé par les enfants, gentiment appelés « espoirs de la Nation ». Les parents inconscients des risques se sont laissés berner. Les forces de l'ordre, les opprimés, les misérables s'y sont opposés puis se sont rebellés, de manière plus ou moins violente et depuis un écart s'est creusé entre le cols blancs et la populasse. La méfiance était partout et la ville de Marseille ne dormait plus, victime de paranoïa.

Balbo sortait d'un long séjour en prison et depuis la semaine dernière, il n'était plus que l'ombre de lui-même. Deminier sentait bien que quelque chose n'allait pas.

Il saisit la photo du cadavre que lui tendait son coéquipier. Un frisson lui parcourut la colonne, il tressaillit. Il prétexta une course pour sortir de ce bureau, il avait chaud. Une fois dehors, il s'appuya contre un arbre et se vida de toute sa peine. Le choc émotionnel avait été trop violent, bien des collègues étaient déjà partis mais aucun ne comptait plus que Balbo. Deminier avait du mal à y croire, un homme de sa trempe ne se suicidait pas, il luttait jusqu'à son dernier souffle. Il n'avait pas pu de lui-même commettre l'irréparable, non, c'était autre chose. Il en avait l'intime conviction, ce suicide était une mascarade et il était bien déterminé à éclaircir cette affaire. Honorer la mémoire de Balbo en débusquant cet enfoiré, c'était tout ce qui comptait pour lui à présent.

Il retourna sur le vieux port et prit la navette pour le Frioul. Le bruit des vagues l'apaisait et la vue de la caserne toujours là après de nombreuses années le rassurait. Cette petite île, c'était la sienne. Il se revoyait, enfant, jouant avec les vagues, insouciant. Quelques heures plus tard, après avoir repris ses esprits, il décida d'agir. Comme tout bon commissaire, il savait où démarrer son enquête impossible. Il était seul, ses collègues préféraient abandonner cette chasse aux sorcières. C'était à chaque fois la même marche à suivre : interroger les proches, les amis, les connaissances en commençant par les vulnérables, plus enclins à craquer sous la pression des méthodes peu conventionnelles du commissaire Deminier. Trois jours plus tard, il avait écumé tout les témoignages. Ne trouvant rien, il était de plus en plus à cran. Ses crises d'insomnies refaisaient leur apparition. Il avait de plus en plus de mal à garder les idées claires, son corps comme une éponge, retenait les litres de cafés aimablement apportés par ses collègues de bureau. Il travaillait tard et profitait du silence du commissariat pour reprendre tous les éléments de l'enquête, un par un.

Un soir, Bertrand toqua à la porte et entra un verre de whisky à la main :

« Tiens, détends-toi un peu, je sais que tu es entêté mais tes efforts sont vains, rien ne le ramènera.

-Je te ferai savoir quand j'aurai besoin de ton avis, pour l'instant laisse-moi travailler et donne-moi ce whisky ».

Le stylo que tenait Deminier lui échappa et il fut prit d'un vertige. Sa tête était lourde et son corps devenait faiblard, il s'évanouit.

Peu de temps plus tard, il reprit connaissance. Il sentait le canon d'un magnum sur sa tempe. Bertrand le tenait, toute l'équipe était là, les yeux rivés sur lui. Les regards trahissaient une excitation à peine dissimulée et une silhouette rentra en applaudissant. Deminier reconnut immédiatement Gunter Strauss. Son visage était placardé sur tout les murs de Marseille. C'était le directeur du laboratoire produisant la Botamine, le sauveur des temps modernes, un modèle de perfection. Un rictus se dessinait sur sa bouche.

« Bonsoir Commissaire Deminier, la Nation vous remercie pour vos loyaux services mais nous allons devoir nous passer de vous à présent. Abattez-le » Un bruit sourd retentit.

Le lendemain matin, au Massilia, la vie reprit son court, rien ne semblait avoir changé,mise à part la chaise restée vide où Deminier avait l'habitude de s'asseoir. L'édition du matin parlait d'un suicide, un commissaire de police, victime de son addiction.

M.S

Silence, on tue.Mga kuwentong kahuhumalingan mo. Tumuklas ngayon