I. \1/ - Puis-je insister ?

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     8h32, vendredi 9 décembre 2016. Le Cairn à Paris.

— Mais si c'est lui, s'énerva la première, regarde, ça ne trompe pas !

Assis au bar, elle désigna un homme plutôt grand et dont la musculature ne passait pas inaperçu. De dos, sa chemise à carreaux et ses cheveux noirs renvoyait l'image d'une personne vieux. Facilement reconnaissable par sa carrure d'athlète, son amie s'évertuait pourtant à répéter que ce n'était pas possible.

Au pire, on passe vite fait devant lui, dit l'autre qui restait sceptique.

— Tu es folle ! Non arrête, s'il te plaît, insista la première.

Son ami se leva pourtant, bien décidée à lui prouver qu'elle se trompait.

Maintenant assise à côté du principal intéressé, elle commanda un chocolat chaud en s'efforçant de paraître le plus naturel possible. Remettant ses lunettes en place, elle en profita pour jeter un coup d'œil à sa droite. Yeux bleus, cheveux noirs, traits fins... il n'y avait plus aucun doute. C'était bien lui.

La fille inspira bruyamment et tourna la tête de l'autre côté. Derrière elle, son amie avait déjà compris qu'elle ne s'était pas trompée.

— Bonjour, lui dit-il d'un accent anglais bien prononcé.

Elle sourit bêtement. Comment n'avait-elle pas pu le voir ?

— Votre amie ne vient pas ?

Ce n'est pas le changement de langue qui la perturbait, mais bien sa présence toute entière. La maligne n'arrivait plus à décrocher un mot.

— Je ne voulais pas vous mettre mal à l'aise, veuillez m'excuser.

— Non, non, commença-t-elle. Ce n'est pas ça. Je... C'est qu'elle... elle n'ose pas.

— C'est ridicule, où est-elle ? dit-il en se retournant. Ah ! Venez, je vous en prie, insista-t-il lorsqu'il vit la deuxième qui le dévorait des yeux.

Seule à une petite table derrière le bar, la fille qui l'avait reconnu arbora un sourire nerveux. S'avançant doucement vers son amie, elle se crispa au téléphone qu'elle tenait fermement dans les mains et peina à lui souhaiter le bonjour.

— Comment allez-vous ?

— Je... vais vraiment bien... marmonna la fille avec un sourire jusqu'aux oreilles.

L'homme but une gorgée de café fumant avant de reprendre :

— Les cafés sont vraiment bons ici.

Les deux filles se tenaient devant lui sans savoir quoi répondre, si ce n'était qu'il avait raison.

— Pourrions-nous prendre une photo ? se décida finalement à demander celle qui l'avait reconnu.

L'homme se montra sincèrement coopératif et se permit de prendre l'appareil qu'on lui tendait. En fond d'écran, un individu barbu au costume bien repassé fixait intensément la caméra. À l'arrière-plan, il était possible de distinguer certains éléments d'une fine architecture royale. Cet homme donnait l'impression de posséder le monde entier. Et aujourd'hui, cet individu-là tenait son téléphone. Clic ! La photo prise, il le lui rendit et pendant que la sceptique s'empressa de prendre le chocolat chaud qu'elle avait commandé, son amie examina le cliché. Elles repartirent aussi vite qu'elles étaient arrivées et on pouvait désormais les entendre glousser dans tout le café.

En prenant le selfie, l'homme avait cru apercevoir une femme, un peu plus loin derrière eux. Après quelques instants d'hésitation, il jeta un coup d'œil par-dessus son épaule. Effectivement, une jeune femme à lunettes semblait perdue dans la paperasse qu'elle avait étalée sur la table. À ses côtés, son téléphone ne cessait de s'allumer à la réception de nouveaux messages et son ordinateur devant elle prouvait qu'elle était plongée dans un travail délicat. De temps en temps, elle s'autorisait cependant à croquer dans son pain au chocolat.

Se sentant certainement observée, elle finit par lever les yeux et s'aperçut que l'homme la regardait avec insistance. Pris par surprise, il ne détourna pourtant pas le regard et esquissa même un sourire ; sourire qu'elle lui rendit, un peu forcé, avant de retourner à son ordinateur.

Incertain, il finit par détourner le regard. Le ciel plutôt morne répandait maintenant les premiers flocons de l'hiver. Les passants semblèrent profondément ignorer l'évènement et pourtant, l'homme savait que Paris n'avait pas connu la neige depuis des années. Certains en profitèrent malgré tout pour s'arrêter au Cairn et prendre des photos de l'intérieur. Plus le temps passait, plus l'affluence grandissait et bientôt, le bruit des multiples conversations vint remplacer le silence matinal.

L'homme ne se sentait plus à son aise.

— Un autre café, monsieur ? demanda le serveur.

— Ça ira, je vous remercie, déclara-t-il d'un accent à couper au couteau.

Il descendit de son siège, s'apprêtant à partir mais, après une énième hésitation, se dirigea vers la fille aux lunettes. Il s'installa en face d'elle, l'observant encore un peu plus sans qu'elle ne lui adresse un regard. Après un moment, il demanda, perplexe :

— Tessa ?

— Vous faites erreur, répondit-elle, les yeux toujours fixés sur son ordinateur.

— Serait-ce indiscret si je vous demandais votre prénom ?

D'un coup, il n'avait plus d'accent.

— Oui.

Il sourit.

— Puis-je insister ?

— Je ne crois pas, dit-elle en commençant à ranger ses affaires.

— Je vous dérange ? demanda l'homme qui ne semblait pas comprendre malgré l'évidence.

À votre avis ?

En mettant rapidement les papiers dans une chemise, la fille fit tomber par mégarde une petite carte magnétique blanche où, dessus, le logo LookingTech miroitait à la lumière. L'homme la ramassa.

LookingTech... qu'est-ce-que c'est ?

La fille aux lunettes ne prit pas la peine de lui répondre, prit la carte des mains de l'homme et s'en alla. Il avait cependant eu le temps de voir son nom.

Astrée Vaudelaine.

FORTUNEWhere stories live. Discover now