Un bruit de verre qui se brise se répandit dans les différentes pièces de l'impressionnante demeure, la résonance prolongeant le choc pendant plusieurs minutes, le temps de parcourir une vingtaine de pièces environ. Saffré, réveillé en sursaut par l'impact, sauta dans ses pantoufles. Le regard encore embué, il traversa la chambre sans en ouvrir les rideaux. A tâtons, il chercha la clenche de la lourde porte, admira une énième fois la beauté du corridor étincelant, et tandis qu'il se dirigeait vers le petit salon, il croisa sa mère. La comtesse le regarda avec stupeur :
« - Eh bien ! Mon fils, que faites-vous de si bonne heure ? Avez-vous vu quelque trouble gâcher votre sommeil ?
- Quel était ce bruit, il y a à peine cinq minutes ? demanda-t-il en se massant les tempes.
- Il semble que vous ne soyez pas de bien bonne humeur ! Pourtant le soleil est rayonnant, le ciel bleu promet une agréable journée. Enfin, il s'agissait du vase de cristal de l'entrée. En voulant le faire briller, Nadège l'a brisé. Ce n'est pas bien grave, mais j'avoue que je l'ai bien houspillée pour avoir été si maladroite ! Incapable de spontanéité dans son verbe, la comtesse agrémenta ses propos d'un rire calculé et maîtrisé.
- Hum... la pauvre n'a pas pu le faire exprès, et je suis certain qu'elle s'en veut démesurément. Si encore ce vase avait eu la moindre valeur pour vous... souffla le jeune homme d'une voix teintée de reproche.
- Allez donc déjeuner mon cher ! N'oubliez pas que dans la matinée votre sœur nous rendra visite avec ce cher Duc d'Audray... Quel magnifique couple ils font ! Je me félicite tous les jours d'avoir si bien marié notre Elise !
- Je ne sais si vous vous en félicitez tous les jours, mais moi je me lamente quotidiennement en pensant au triste avenir que vous avez choisi pour elle ! Autrefois si gaie, aujourd'hui si taciturne...
- Quand cesseras-tu ces niaiseries ? Ta sœur s'est montrée docile en acceptant le mariage que ton père et moi lui avions arrangé, elle a toujours été la parfaite enfant que nous voulions : sage, mesurée, reconnaissante. Elle savait que c'était le mieux pour elle.
- Bien sûr ! Moi je l'ai vue pleurer comme jamais avant de se résoudre. Tu crois avoir fait son bonheur, mais c'est uniquement pour le tien qu'elle a accepté ! Le défaut de ma sœur s'appelle générosité ou encore bonté de cœur. Elle s'est laissée marier pour ne pas vous froisser, toi et mon père avez fait semblant de ne rien voir !
- Tais-toi ! Je me montre patiente avec toi. Mais maintenant, de grâce, ne parle plus ainsi tu m'offenses et me fais honte. Je suis convaincue d'avoir trouvé la situation la plus désirable pour ta jeune sœur. Il ne me reste plus qu'à te trouver une place à toi, mais je doute que ce soit aussi facile que pour Elise. Pourtant, tout pourrait bientôt s'arranger. Ton père et moi avons des projets... Nous verrons cela tout à l'heure, quand ta sœur et sa belle-famille seront là. Va te préparer et ne discute pas ! »
Docilement, Saffré se dirigea vers la cuisine. Nadège étant là, il lui demanda de quoi manger et alla s'installer dans le petit salon. Son père, assis dans son grand fauteuil, ne détourna pas même un instant le regard de sa lecture pour saluer son fils. Aucun mot ne fut prononcé, pas un regard échangé. Au bout de quelques secondes, Nadège entra, un plateau rutilant lui emplissant les bras, chargé de douceurs. Délicatement, elle le déposa devant Saffré qui jeta un œil dédaigneux sur les friandises et les brioches étalées devant lui. C'est à peine s'il y toucha.
La pièce était lumineuse par cette matinée de printemps. Le soleil levant faisait briller les dorures. La table, au centre de la pièce, était en chêne massif, les quatre pieds représentaient chacun un ange, taillé à même le bois, et ces personnages d'une finesse admirable semblaient porter sur leurs épaules tout le poids de la Terre. En effet, le plateau de la table, d'une épaisseur peu commune, devait peser plus que les quatre pieds réunis. Son aspect robuste et solide contrastait étrangement avec la délicate fragilité des anges. La pièce rayonnait dans cette douce lumière matinale.
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Le Rafleur
Historical FictionLorsqu'un jeune homme de la noblesse refuse de se conformer au destin tout tracé dicté par ses parents... et décide de prendre la route seul à travers le monde et les mers... les aventures et l'amour ne tardent pas à compliquer les choses...
