Chapitre 2

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Je levai les yeux de mon téléphone ; déjà vingt deux heures trente ! Je n'avais même pas mangé. J'observai longuement la fenêtre ; la nuit s'étendait sur la ville, et je pouvais apercevoir la mer, qui, sous les milliers de lumières qui clignotaient, se tintait de reflets colorés.

Je quittai ma chambre. Le couloir était sombre, ma mère avait dû monter se coucher. Je dénichai le paquet de céréales au fond du placard de la cuisine. C'est la seule chose que j'aime vraiment ; les céréales. Je m'installai dans mon lit et piochai furieusement dans le paquet en pensant à Tanguy. Pourquoi fallait-il qu'il soit à côté de moi et pas ailleurs ? Il y avait trente-cinq chances, et il a fallu que ça tombe sur moi.

Comme chaque soir, je tendis et détendis mon bras... la douleur s'empara encore une fois de mon coude. J'entendais la voix du docteur :

-Ca fait mal, mais cela t'aidera. Bientôt, tu pourras faire cet exercice sans subir de douleur... Il faut juste que ton coude reprenne du muscle !

-De toute façon, avais-je rétorqué... Je ne fais même plus de judo, alors cela ne sert à rien...

Depuis cet accident à mes sept ans, tout espoir m'avait quittée. Je ne croyais plus en rien, je ne cherchai plus d'occupations qui me fassent oublier le judo, car je savais que je n'en trouverais pas. En éteignant la lumière, je vis la photo de mon père posée sur ma table de nuit. Il portait son judogi et sa ceinture rouge et arborait un grand sourire, en croisant les bras. Derrière lui, on apercevait le grand dojo où il allait s'entraîner à Tokyo. Ma mère disait que je lui ressemblais, quelque chose dans le regard...

Je perçus sa voix au fond de mon esprit:

-Ayame, ce que tu peux être pessimiste ! me disait-il Sois plus joyeuse, ta mère s'inquiète pour toi...

-Je sais, rétorquai-je.

-Tu pourrais faire un effort, tout de même, ajouta-t-il. Manger avec elle de temps en temps, l'accompagner faire des courses, lui raconter ta journée...

-Je sais, répondis-je encore.

-Le problème est là, Ayame ; tu le sais... Et puis ce garçon à côté de toi, il n'est peut-être pas aussi pathétique que tu l'imagines; tu ne le connais même pas ! Je suis sûr que c'est quelqu'un de formidable.

Je soupirai.

-Peut-être, Papa. Peut-être que tu as raison.


Mais mon père s'était trompé. Le lendemain, dès la première heure de cours, Tanguy ne cessa de discuter avec Raphaël ; il n'avait pas tardé à s'intégrer à leur bande. Vous ne pouvez pas vous imaginer à quel point c'est désagréable de se trouver entre deux personnes qui se font des signes incompréhensibles; on a l'impression d'être un pilier qui leur bouche la vue. Quand le cours de mathématiques s'acheva, Tanguy observa la correction des exercices affichée au tableau d'un regard désinvolte:

-Tout juste ! lâcha-t-il. C'était tellement simple...

Il jeta un œil à mon cahier et ajouta en riant:

-Peut-être pas pour toi, en fait !

Puis il me bouscula et rejoignit sa nouvelle petite amie.                                                                         Pendant le cours suivant, il décida d'ouvrir la fenêtre. Il faisait frais, aujourd'hui, et j'avais eu la mauvaise idée de mettre un tee-shirt. Je me levai pour fermer la fenêtre, mais celui-ci recula sa chaise. Il leva les yeux vers moi :

-Tu as froid, peut-être, me dit-il.

-Un peu...répondis-je en hésitant, mais je me levais justement pour...

-La refermer ? Le problème, c'est que j'ai chaud. Et malheureusement pour toi, j'ai la priorité.

-Pourquoi tu aurais la priorité ? rétorquai-je.

-Parce que je suis beau... tu vois ?

Monsieur Bernard s'était approché de nous.

-Tu pourrais peut-être t'asseoir, Ayame ? me lança-t-il.

-Je voulais simplement fermer cette fenêtre.

-Oh, il n'y a pas urgence...j'ai un peu chaud, moi aussi. Tanguy s'en occupera à la fin du cours.

Je m'assis, les yeux ébahis, pendant que Tanguy se moquait de moi. Le soir même, à la station de métro, Daphné et Naomie me fixaient étrangement. Cinq minutes plus tard, je compris pourquoi.

-Tu as l'air vraiment déprimée, Ya... il faut que tu reprenne un peu goût à la vie ! C'est pas cette foutue blessure ou ce stupide Tanguy qui doit t'empêcher de vivre, me disait Naomie.

-Depuis deux semaines déjà, on trouve que tu n'as pas l'air bien, ajouta Daphné. On est tes meilleures amies, tu sais. Alors on tient à toi. Et on veut pas que tu reste dans cet état ; c'est pour ça qu'on a voulu t'en parler.

Je rejetai ma queue de cheval en arrière.

-Tout va bien, les filles. C'est gentil de vous inquiéter, mais je ne suis pas déprimée du tout.

En rentrant chez moi, je m'étalai sur mon lit. Mon chat vint me chatouiller les narines.

-Laisse-moi...soupirai-je, ce n'est pas le moment.

Il me fixait de ses petits yeux verts. Alors je craquai et le pris dans mes bras.

-J'en ai marre... Pourquoi ma vie est aussi nulle, Kaki ?

Il me répondit d'un vague miaulement, en se frottant contre moi. Et j'entendis la voix de mon père quelque part près de moi, qui me murmurait :

-Moi je le sais, Ayame ; c'est parce que tu n'aimes plus rien.






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⏰ Última actualización: Apr 25, 2017 ⏰

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