Mes mains plongent dans l'eau avec délice. Le vent soulève ma jupe par moments, s'enroulant autour de mes jambes. Deux jeunes garçons, eux aussi "de vaisselle" se balancent quelques vacheries et quelques giclées de mousse en débattant de groupes de musique dont je n'ai jamais entendu parler. Faire la vaisselle au camping ; un bonheur chaque jour renouvelé.
Tandis que je rentre à la caravane, le vent, décidément taquin, m'offre ses caresses balnéaires, chaudes, iodées et impudiques, et je pense soudain à toi. Il parait que c'est un signe indiscutable de l'état amoureux, cette pensée intrusive, vaguement obsédante, de l'être désiré. J'ai envie de te le dire, d'en continuer un jeu déjà commencé. De te dire : "ça y'est, je t'aime au delà des 20% du contrat, je pense à toi toutes les dix secondes environ." Mais je ne le fais pas. Ce jeu est trop empreint de gravité. Je ne veux pas que tu puisse penser de mes sentiments qu'ils sont une tocade ou une passion. Je n'écris pas de SMS après avoir essuyé la vaisselle en plastique en pensant à tes yeux sous l'auvent surchauffé de la caravane, et je sens comme des vaguelettes, une risée de désir qui monte dans mon ventre. J'ai envie de coller mon torse au tien à chaque fois que je pense un peu trop à toi.
C'est l'heure de la sieste. Je m'allonge dans l'herbe et je regarde les nuages se faire et se défaire. Parfois, un avion passe ; l'aérodrome n'est pas loin. Je me demande ce que tu verrais dans la danse de ces nuages. Moi j'y vois des bêtes qui se dévorent langoureusement. Une araignée absorbe un tigre qui gobe un poulpe qui étreint un cheval, etc. C'est peut-être mon envie de sexe. Je prends mon appareil photo et je filme le ciel en me demandant si ça a le moindre intérêt, mais je voudrais te faire un cadeau d'un film de nuages. J'aimerais te faire un cadeau de tout : un caillou, une plume, un bruit de vague, un film de nuage... J'aimerais te montrer tout ce que mes yeux voient et que j'aime. Évidemment que les 20% sont dépassés. Cela fait des mois que tu es régulièrement ma première pensée au réveil.
J'adore être amoureuse. J'essaye de me souvenir des ceux que j'ai aimé avant. Je sais que j'étais dans le même état de rêverie un peu stupide, mais curieusement, je ne leur trouve aucune de tes qualités, et je ne parviens plus à me souvenir vraiment du goût de mes amours passées. C'est vrai que tout passe, et que chaque fois est une première fois. L'idée plait à mon cœur romanesque. Je m'endors en lisant un polar américain, bercée par les cris des enfants et la brise dans les feuilles des chênes verts.
Irons-nous au concert du camping ou au marché nocturne de Saint-Jean ? Voilà le genre de questions qui se posent à nous :
Tomate ou melon ?
Maillot une pièce ou deux pièces ?
Indice 30 ou 50 ?
Plage et apéro ou sieste et apéro ?
Toutes les options me conviennent. Elles sont toutes teintées de la langueur vacancière, du vent du large et de l'immobilité des marais. Je me gave de moules frites en écoutant ma tante me raconter les petites histoires de la famille, et je lui parle un peu de toi. Beaucoup peut-être, après que la carafe de blanc est bue. Nos voisins de la table d'à côté sont gentiment beaufs, et la coupe de cheveux des ados est carrément hideuse. Les gamins se racontent je crois les mêmes choses que nous lorsque nous avions seize ans, se toisant entre cousins, se demandant jusqu'où on peut se tripoter lorsqu'on porte les mêmes gènes. Leurs rires dérapent légèrement dans l'aigu, les filles sont redoutablement jolies. Les parents, eux, sont passablement bourrés. ça rigole et ça ne parle surtout pas politique, ni religion, ni attentats ou famine. Aucune des petites ou grandes misères du monde ne sont de la partie. Et c'est tant mieux.
La dernière bière, dans le "jardin", est la plus savoureuse. L'estomac plein de fruits de mers, l'esprit flottant, il est si bon de deviser mollement, de tout et de rien. On entend les cavalcades des enfants qui ne veulent pas aller se coucher. Nombreux sont ceux qui apprendront ici à faire du vélo sans les petites roues. Le camping est l'endroit idéal. Aucun danger ne guette les tendres chérubin, mis à part les berlines de ces crétins de belges qui roulent à fond les ballons, et en sens interdit en plus, relève ma tante qui a une tendance à râler sur son inconnu prochain. Je me dis que tout est une question de point de vue. Si elle ne jetait pas ses mégots par la fenêtre de sa voiture, peut-être qu'elle trouverait stupide ceux qui le font.
Une petite fille prend sa douche avec sa mère qui se met à gueuler parce qu'elle y fait pipi. J'ai envie de lui dire à travers la cloison que moi, je le fais à chaque fois. Je me rends compte au moment de sortir que j'ai oublié ma serviette. Je rentre à la caravane nue et ruisselante sous ma robe d'été qui me colle à la peau. Soudain, j'ai furieusement envie d'être pénétrée. Par toi.
Ce que j'aime au camping, c'est que les gens vivent comme chez eux, en oubliant par moment que tout le monde peut les voir, ou du moins les entendre. Le voisin part aux toilettes en beuglant "Moi j'vais chier un coup". La petite d'à coté braille à la mort parce qu'elle enfoncée une épine dans le pied. Son grand-père dit "on va le couper alors" : elle hurle de plus belle et fini par se prendre une baffe après avoir réveillé tous les campeurs. Je pars faire la vaisselle en chantant à tue tête jusqu'à croiser le regard amusé d'un père et de son fils, occupés à réparer un vélo. On est dedans-dehors, et tout le monde est très imparfait.
J'essaye d'entendre les gens faire l'amour dans les tentes ou dans les douches. Je ne sais pas si c'est cette promiscuité des corps à moitié nus ou la pensée récurrente de toi, mais je suis un peu obsédée par le sexe en ce moment. Et mon lit est trop proche de celui de ma tante pour que je puisse songer à me toucher. J'aurais adoré te croiser ici. ça aurait donné à notre étrange relation cet air de vacances, de parenthèse, de légèreté qui lui manque. ça aurait donné à notre étrange relation, un tempo nonchalant, inoubliablement gracieux.
