Je sens l'odeur forte et oppressante de la peinture. J'ai laissé ma fenêtre ouverte cette nuit. Mon frère repeint entièrement la clôture du jardin, ce que mon père aurait dû faire depuis longtemps, mais maintenant il est beaucoup trop soûl tout le temps pour s'y coller lui-même. Depuis la mort de notre mère, je ne compte pas une nuit sans qu'il ne rentre en nous gueulant dessus pour des raisons toutes plus débiles les unes que les autres. Ca me tue vraiment : il pourrait continuer sa vie, retrouver du travail, mais c'est comme s'il avait stoppé tout pour toujours. Pour moi, la mort de maman il y a deux ans ç'a été plutôt comme une expérience dure de la vie. Je sais que toute vie peut s'arrêter n'importe quand, n'importe où. C'est ce qui lui est arrivé. Elle a attrapé une de ces saloperies de cancer et on a tout de suite su qu'elle s'en sortirait pas. Au final, je m'étais faite à l'idée. Mais je crois que je ne me suis jamais faite à la nouvelle routine de mon père. Il part le matin vers neuf heures en ayant rien avalé, il prend sa vieille voiture, conduit jusqu'au village, s'installe au café, et passe sa journée là. Je l'ai observé pendant des heures, des journées entières à l'espionner, et c'est à chaque fois, sans exception la même chose. Il commence par quelque chose d'assez léger, comme du cidre ou la bière la plus légère, en prend deux ou trois, et paye une première fois ce qu'il a déjà bu. Il commande ensuite un verre de whisky, puis deux, puis trois, puis quatre, et ça peut lui arriver d'en prendre un cinquième. Tout ça, il ne le fait pas très rapidement. A ce stade-là, au moins trois heures sont déjà passées. Il finit toujours sa matinée avec une bouteille de vodka à la main. Les serveurs lui la filent toujours, ils doivent avoir tellement de compassion envers lui. Il s'endort ensuite sur une des banquettes, et se réveille vers treize heures, commande un sandwich, et le mange très lentement. Puis il recommence la série du matin, et rentre à la maison totalement bourré, ne pouvant à peine aligner une phrase. Je ne sais même pas comment il fait pour conduire.
Mon père touche l'allocation chômage, étant donné que l'entreprise dans laquelle il travaillait l'a licencié. Je crois que c'était pour raisons économiques. Le montant de l'allocation n'est pas très élevé, du coup mon frère se déniche à peu près tous les jours un petit boulot pour rapporter un peu d'argent à la maison. Mickaël a dix-neuf ans, soit quatre ans de plus que moi. Il a toujours été très autonome et s'occupait de moi bien plus que mes parents ne le faisaient. Quand j'avais deux ans, c'est lui qui m'a montré comment aller aux toilettes, et à deux ans et demi je savais parfaitement utiliser des toilettes. Ca peut paraître idiot comme ça, mais c'est vraiment lui qui m'a tout appris.
A part ça, je m'appelle Maja, à prononcer "Maya". Je vais au lycée de la ville d'à côté. On peut pas dire que j'ai des amis, c'est seulement des gens avec qui je m'entends bien. Je ne m'attache pas beaucoup. On vit dans un monde éphémère, les gens changent, les habitudes changent, les modes changent. Alors, de peur d'être déçue ou de décevoir des personnes, je reste assez solitaire. La solitude, c'est mon monde. La musique aussi c'est mon monde. Je ne me lasse jamais de la musique et de la solitude. Ce sont des choses fondamentales à mon bien-être. La seule présence que je ne pourrais jamais repousser est celle de mon frère, elle est tellement apaisante, Mickaël est ce que je pourrais appeler mon guide. Je prends souvent exemple sur lui et je l'admire énormément. Il vit encore avec nous, car il sait que j'ai besoin de lui et je pense qu'il veut aussi veiller sur notre père.
Avant la mort de maman, Mickaël et moi étions très proches de notre père. C'était un homme sûr de lui, déterminé, toujours à sourire et à rendre service à des amis. Il nous racontait tout le temps des blagues et veillait constamment à notre bonheur. Maintenant il ne voit plus ses amis et c'est à peine s'il ouvre la bouche à la maison. Il est dévasté à l'intérieur, ça se sent, mais il n'en parle jamais. C'est comme s'il essayait de se rendre fautif de la mort de maman, il pense qu'il ne s'est pas assez occupé d'elle, mais on le sait tous que même avec tous les soins du monde elle n'aurait pas survécu. Mais lui ne veut pas y croire. Il est persuadé qu'on aurait pu l'aider à s'en sortir, être à l'écoute et comprendre sa souffrance. Mais je pense que personne ne peut comprendre la souffrance d'une personne malade du cancer à moins d'être aussi passé par là. Mon père, mon frère et moi étions sa seule famille. A son enterrement, n'étaient présents que nous trois, deux de ses amies et le silence absolu de personnes ne sachant que dire.
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The salt of the Earth
Roman pour Adolescents" - J'te dis que moi je veux pas partir ! T'as qu'à y aller toute seule putain si t'as tellement envie de te barrer ! - Mais c'que tu comprends pas c'est que moi j'ai besoin de toi pour vivre, je suis tellement paumée sans toi... - Alors reste, mai...
