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- Saul...
Nathalie entra en pleurs dans la chambre de son fils, le téléphone encore à la main. Saul était en train de regarder la télévision, allongé sur son lit. C'était l'heure d'une émission qu'il adorait : River Monsters. Jeremy Wade, passionné de pêche, avait réussi à en faire son métier. Il parcourait les eaux douces afin d'y trouver des prédateurs redoutables dont personne ne soupçonnait l'existence. C'était un métier dangereux, pour lequel il risquait sa vie à chaque nouvelle émission. Il avait d'ailleurs été blessé plusieurs fois. Mais il aimait ce qu'il faisait. Saul, lui aussi, voulait faire de sa passion, son métier. Il leva les yeux et posa son regard sur sa mère. Quand il la vit pleurer, il s'assit rapidement et éteint la télévision.
- Qu'est-ce qu'il se passe Maman ? Quelque chose ne va pas ?
- C'est... c'est Papi...
Saul avait compris.
- La maison de retraite vient d'appeler. Il... il ne s'est pas réveillé.
Nathalie éclata en sanglot alors Saul se leva pour la prendre dans ses bras. Il la serra fort contre lui comme pour lui faire comprendre qu'il était aussi affligé qu'elle mais qu'il ne pouvait pas le montrer. Ou alors peut-être cherchait-il seulement à la réconforter ?

***

Il n'avait pas vraiment réalisé. Pas avant d'avoir vu son corps étendu là, sans vie, dans cette sorte de grand lit blanc, semblant confortable, néanmoins. Il avait l'air paisible et on aurait pu croire à un léger sourire sur son visage. Papi portait son uniforme de cérémonie de la Marine Nationale, il était orné de tout un tas d'insignes. Maman avait tenu à ce que Papi le porte. Elle aimait quand il le portait, cela lui rappelait son enfance. Cela lui rappelait quand ils allaient aux cérémonies, et qu'elle regardait son Papa là-bas, plus loin, parmi tous les membres de la Marine... comme il était beau ! Mamie le répétait à chaque cérémonie. Papi était un modèle aux yeux de tous. Il l'était aux yeux de Maman. Il l'était aux yeux de Papa, qui voulait que Maman soit aussi fière de lui qu'elle ne l'était de son père. Papi était aussi un modèle aux yeux de Saul.
Quand sa mère était arrivée dans sa chambre afin de lui annoncer que la maison de retraite avait appelé pour dire que Papi ne s'était pas réveillé ce matin là, Saul l'avait juste regardée, serrée contre lui, regardée encore quand elle était sortie de sa chambre, s'était servi un verre de Martini, puis était allé fumer une cigarette.
Mais quand il le vit, là, comme ça, tous les souvenirs de son heureuse enfance remontèrent à la surface et c'est à cet instant seulement qu'il se mit à pleurer. Il se rappelait les après-midi passées à jouer au football, celles à faire des puzzles et les autres à écouter la musique. C'était lui qui lui avait fait connaître le rock. Il lui avait fait écouter Sweet Child O' Mine, de Guns N' Roses. Et c'est là que tout avait commencé, cela avait changé sa vision de la musique. Il avait seulement sept ans ce jour là, mais il trouvait que l'intro était un vrai délice musical. Le guitariste, Slash, était alors devenu son idole, son modèle. Il voulait, comme lui, devenir un grand guitariste (et avoir autant de classe). Son grand-père lui jouait souvent de la guitare aussi. C'était d'ailleurs lui qui lui avait offert sa première guitare sèche, et quelques années plus tard, sa première guitare électrique.
L'enterrement de Papi eu lieu quelques jours après son décès. C'était un jour de pluie ce jour-là. Encore un de ces maudits jours de pluie... Ces jours où tout est gris. Ces jours où tout est triste. Ces jours où tout est mort. C'était un jour de pluie ce jour-là. C'était un jour de mort. Ils s'étaient tous réunis pour ce jour de mort. Tous. Toute la famille. Ce qui n'était pas arrivé depuis le décès précédent. La dernière fois, c'était Mamie. Ma belle Mamie... avait pensé Saul. Cette fois, c'était Papi. Mon grand Papi... Il était parti après de nombreux jours de lutte. Il était épuisé. Épuisé de faire tous ces efforts pour rester. Épuisé de subir tous ces traitements, toutes ces opérations. Alors pendant son dernier jour de visite, Saul lui avait murmuré à l'oreille, pendant son sommeil, qu'il pouvait arrêter de se battre. Il lui avait dit qu'il pouvait partir. Il lui avait dit qu'il était libre, que rien ne le retenait ici, s'il ne le voulait plus. Le lendemain matin, il ne s'était pas réveillé. Il attendait peut-être que quelqu'un lui dise ces mots, s'était dit Saul. Il se battait de toutes ses forces par peur que sa perte ne nous fasse trop de mal, mais il attendait mes mots. Ce jour là, ils s'étaient réunis en sa mémoire, mais Saul souffrait. Ils se dirigèrent vers une grande salle. Une salle froide. Une salle triste. Une salle lumineuse, mais lugubre. Saul avança doucement, il savait ce qui se trouvait au bout de la queue qu'ils formaient. Il avançait doucement parce qu'il ne voulait pas. Il avançait doucement parce qu'il ne voulait pas y croire. Il avançait doucement mais ses proches devant lui s'en allaient, au fur et à mesure, et il s'approchait petit à petit. Il ne pouvait pas arrêter le temps, même s'il aurait aimé. Puis au bout d'un moment, il se retrouva sans plus personne devant, face à ce qu'il cherchait à ne pas voir. Face à lui. Face à Papi. Face à son Papi. Mon Papi... Et c'est là que tout devint réel. C'est là, en voyant son corps allongé dans cette boîte en bois, qu'il réalisa. C'est là, le teint pâle, qu'il l'observait. C'est là, que les larmes remplirent ses yeux au point de ne plus pouvoir les contenir. C'est là qu'il craqua. Il les laissa couler. Toutes. Toutes ses larmes. Sans ne plus pouvoir les contrôler, sans ne plus pouvoir les arrêter. Papi était en face de lui, l'air serein. L'air serein, mais sa poitrine ne se gonflait plus pour prouver qu'il respirait, pourtant Saul la fixa très longuement. L'air serein, mais sans vie. C'est là que ses souvenirs remontèrent. Il repensa à son rire quand il lui racontait des blagues, à ses bras qui l'entouraient à chaque fois qu'il allait lui rendre visite. Papi semblait esquisser un sourire. Il était bien où il était. Il était bien, lui. Sa souffrance était partie, à lui. C'est égoïste de dire ça... pensa Saul, mais je regrette un peu ce que je lui ai dit... mes mots ont causés bien des maux... mes mots ont causés mes maux. C'était très difficile pour lui de se dire que tout était fini. Pour toujours.

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⏰ Last updated: Aug 03, 2016 ⏰

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