« Un, j'inspire puis j'expire, deux, j'inspire puis j'expire, trois, j'inspire puis j'expire... »
19 février 2015
Charles tente de rester focalisé sur le va-et-vient naturel de son souffle. Comme il l'a appris, comme il le pratique quotidiennement, ou presque, depuis plus de 30 ans. Mais aujourd'hui, tout est beaucoup plus difficile. Ses émotions prennent le pouvoir sur ses capacités à calmer le flot incessant de ses pensées. Il croyait à tort être parvenu à une certaine stabilité de l'esprit, grâce à la pratique de la méditation. Ce n'est pas faux dans un certain sens, lorsque les circonstances ne sont pas trop perturbantes. Et ceci l'aura beaucoup aidé dans sa vie. Mais face à une telle échéance, une telle incertitude, il est perdu, seul face à lui-même et à son souffle qui s'accélère inexorable-ment. Il lui faut pourtant en profiter quelque temps encore, car arrivera, bientôt, le moment où il perdra également l'ultime repère que constitue sa respiration.
Un grand Maître bouddhiste disait : « que revenir encore et encore à sa respiration était comme rentrer au chaud à la maison ». Et bien aujourd'hui, le locataire des lieux s'apprête à quitter définitivement le foyer, laissant tous ses bagages derrière lui, nu comme un ver, diminué, privé bientôt de tous ses sens.
Charles ne perçoit désormais plus que des bruits sourds. Les aigus se sont effacés peu à peu au profit des médiums, les voix humaines se sont fondues les unes dans les autres, pour enfin ne laisser la place qu'aux seules basses. Des coups de marteau étouffés peut-être, ou bien est-ce simplement le passage des véhicules sur le dos d'âne devant la résidence. Il ne parvient désormais plus à les identifier. Il n'a déjà plus, depuis quelques jours, la force de bouger le moindre membre. Son corps est devenu lourd, si lourd qu'il a la sensation de s'enfoncer toujours plus dans son lit médicalisé. Il n'est plus qu'un ballot de coton pesant plusieurs tonnes. Immobile, comme un roc, léger comme une plume, figé à tout jamais.
Soudain, tout s'accélère, sa vision se brouille, il ne distingue bientôt plus les contours des objets qui l'entourent. Des taches informes, vaguement colorées, ondulent sous ses yeux. Il perd le contact de ses doigts posés sur le drap frais. Ou bien est-il chaud, il ne sait pas. Il ne sait plus. Privé de l'odorat, il ne profitera plus des doux effluves de cette jolie maison de retraite, mêlant l'odeur de la soupe de légumes de 18 h à celle de l'urine de ses voisins incontinents. Ceci n'est en soit pas une perte, mais plutôt un soulagement. Charles ne supportait plus l'odeur de la vieillesse, y compris de la sienne.
Le voilà désormais privé de tous ses sens. Muré vivant dans un corps qui est déjà mort. Il pense alors aux malades tétraplégiques, prisonniers de leur propre carcasse et des souffrances qu'ils endurent. Il pense aux amputés qui ont mal à un membre qui n'existe plus. À ceci près, qu'il ne souffre pas physiquement de la disparition de ses sens, seul son esprit semble perturbé et sans repères. Eux ont encore toute une vie à parcourir dans un véhicule accidenté et défaillant. Lui, il ne lui reste que quelques mètres avant de franchir la ligne d'arrivée. Il n'est plus à plaindre.
Mais il a peur et sans repères, il est désorienté. Seule sa conscience mentale semble encore fonctionner. Alors il s'y raccroche. Se souvenir. Il lui faut se souvenir des enseignements.
Très vite, il se souvient des mots de Lama Dordjé, lui décrivant précisément le déroulement de cette phase appelée dissolution externe. Là où les sens se résorbent progressivement un à un et où les éléments associés, terre, feu, eau et air, vont bientôt disparaître à leur tour. Il sombrerait alors dans une sorte d'inconscience relative où des hallucinations diverses apparaîtront successivement, signe que la phase de dissolution interne aura débuté.
« Vous ferez alors l'expérience d'une lumière très blanche », me disait mon lama de soutien. « Puis celle-ci deviendra rougeoyante. Ensuite l'obscurité totale et impénétrable. Enfin, votre esprit percevra la vision d'un ciel immaculé, appelé Clair Lumière de la mort... »
Charles fit, en effet, l'une après l'autre, l'expérience de chacune de ces hallucinations, tantôt troublantes, tantôt effrayantes, souvent agréables, ce qui contribua à reconstituer un semblant de repères au moins momentanément.
***
Le voilà bien loin. Bien trop loin désormais pour pouvoir vous en dire plus. Nous allons être probablement coupés, d'un moment à l'autre, car Charles va bientôt passer dans un tunnel. De plus, son forfait ne lui permet pas de communiquer depuis là où il se rend. Aussi, il s'en va tenter de rejoindre les personnes qu'il a aimées de tout son être et qu'il aime toujours autant. Celles à qui il a fait une promesse. Il doit désormais la tenir. Elles l'attendent. Il laisse derrière lui, celle qui se dit être sa fille, ce dont il ne doute pas, puisqu'elle l'affirme. Et il a toutes les raisons de la croire. C'est sa fille tout de même ! Il abandonne à son tour ses petits-enfants, qui l'on fait eux, depuis déjà quelques années, certainement pour lui faciliter la tâche en ce jour d'adieu. Enfin, il quitte ses amis proches dont il confond systématiquement les prénoms et les visages. Il a oublié tous les autres, alors ils ne lui manqueront pas. Sans souvenirs précis le reliant à toutes ses connaissances, il lui est bien plus facile de les quitter. L'amnésie a ses bons côtés.
Un, il in... puis expi..., Deux... il expire... pire puis...
***
Lama Dordjé interrompit ses prières quelques instants et vint tapoter le haut de son crâne pour en faire sortir sa conscience et l'amener ainsi à renaître vers des conditions d'existence plus favorables. Puis il reprend la récitation des mantras rituels. Après quelques minutes encore, il cesse définitivement de parler, salue par trois fois, les mains jointes, le Bouddha en bronze posé sur la table de chevet, en signe de respect.
Il se tourne alors vers sa fille assise de l'autre côté du lit et lui indique, par un petit signe de la tête, que le transfert de conscience a bien eu lieu. Il lui semble que ce signe avait été convenu entre eux, pour indiquer le succès du rituel sans perturber la quiétude de ce douloureux moment.
Lama Dordjé laissa paraître un petit sourire empli de compassion, qui aurait pu dire ceci :
« Votre père a pu partir comme il le souhaitait. Le voilà libre de poursuivre son chemin spirituel et tenter de développer son potentiel de sagesses auprès des êtres qu'il voulait rejoindre. »
Il prit alors les deux mains de sa fille dans les siennes, s'accroupit, puis exerça une pression chaleureuse, avant de quitter la chambre silencieusement, calmement, sereinement. Aucune larme n'avait été versée jusqu'alors.
Ainsi Charles s'en était allé.
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La vie d'après
RomanceSuite au décès de sa femme, Charles au soir de sa propre vie, développe progressivement des symptômes étranges pouvant s'apparenter à des accès de démence sénile. Très vite il sera placé dans une maison de retraite par sa fille, Emma. Elle viendra l...
